La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Chantal Ang

Chantha Ang, Sous le joug meurtrier – Cambodge, 1975. Dans l’enfer des Khmers Rouges, Michalon, 265 p., 18 €.

Crapez

Marc Crapez, Je suis un contrariant – Petit précis d’un chercheur à contre-courant, Michalon, 208 p., 15 €.

Kermadec

Monique de Kermadec, L’adulte surdoué à la conquête du bonheur, Albin Michel, 185 p., 15 €.

Cécile Bost

Cécile Bost, Différence et souffrance de l’adulte surdoué, Vuibert, 240 p., 19,90 €

Michel et Michalon sont côte à côte sur l’étagère. Qu’est-ce que cela donne ? En gros un peu plus d’empathie pour les idées et d’intelligence de la psyche. Dans cette ligne, Mademoiselle Ang, Monsieur Crapez, Mesdames Bost et de Kermadec versent ici leurs témoignages tout en nerf et en profondeur.

Que faisions-nous, en France, entre 1975 et 1979 ? Giscard, fidèle à lui-même, s’affichait serein si ce n’est impavide, cheminant d’un pas vide vers un avenir apaisé dirait Lacan, s’enferrant progressivement, comme l’a souligné Raymond Aron, dans le déni obstiné que « l’Histoire est tragique » et, précisera un Alain Besançon, qu’au fond, depuis que la nuit des temps, « l’histoire du monde n’est qu’un vaste crime contre l’humanité ». Pendant ce temps-là, ressentait-on ici la durée à la française dirait Bergson, encore toute de civilité ; là-bas, dans le Cambodge des hommes et des femmes en noir, aux foulards à damiers, une dureté certaine aurait dit ce Giscard au langage euphémisant. Que faisions-nous en France ? Eh bien, le politique ne faisait rien, scandale relevé par l’écrivain George Steiner. De toute manière, la règle coutumière, qui, en l’occurrence, s’aligne sur ce que lui dicte la sensibilité, est de rien faire tant qu’on est pas soi-même atteint dans sa chair. C’est donc cette ambiance démoniaque que retrace celle qui était alors une jeune fille et qui maintenant vinifie dans le Midi de la France. Elle signale en elle la présence, la prégnance d’un syndrome post-traumatique que nul ne songe à guérir. Elle nous confirme, en creux, dans le fait qu’à toute époque, les entrailles de la terre peuvent laisser débouler leurs démons sans que des milices terrestres (on veut dire des puissances militaires) ne songent même à intervenir. (Même si une puissance militarisé, jumelle hétérozygote, comme le Vietnam, s’y est en 1979 résolu.) Elle laisse deviner aux plus mécréants que la souffrance est bien le viatique de la connaissance, celle-ci dusse-t-elle être affinée par des initiés. Elle permet de conclure, en toute hypothèse (même la plus optimiste) que le monde et ses habitants, hormis nombre d’exceptions, sont des durs à cuire, à la nuque raide. Des empotés du bulbe aurait pu dire Céline.

Le jeune chercheur tous azimuts mais nullement azimuté, Marc Crapez, publiciste, historien des idées raconte dans son dernier livre en date que c’est parce qu’émanaient du droitier Figaro les premières mises en garde sur la véritable nature de l’Angkar qui régentait la non-vie des pauvres khmers que le journaliste Jean Lacouture continua à promener des yeux de Chimène sur ce régime. De longue date avions-nous repéré celui qui avait fait d’importantes découvertes en taxinomie politique, qui s’était fait, les mains dans le cambouis (on veut dire dans la poussière des archives), à la fois le ‘‘génotypicien’’ et le ‘‘phénotypicien’’ du bonnet phrygien, de la gauche puis de la droite, approfondissant Norberto Bobbio sans peut-être le savoir, démentant la tripartition des droites inventée (vous lirez ici l’adjectif comme il se doit) par René Rémond d’une façon parente (tout autant implicitement logique que basiquement historique) que celle de Michel Troper démontrant, à l’encontre de Montesquieu, qu’il n’y avait pas plus de séparation des trois prétendus pouvoirs que de beurre en broche, donnant de l’ ‘‘intellectuel’’, de la laïcité et de bien d’autres notions et concepts politologiques une image comme on dit de nos jours entièrement renouvelée. Crapez est lui aussi, dans une autre mesure (celle dont se servent ci-après Cécile Bost et Monique de Kermadec), un post-traumatisé. Michalon a eu raison de publier son divin fiel quoique la survenue de ce terme ne laisse pas entrevoir combien son emploi est en l’espèce (celle qui voit l’intelligence niée et humiliée, huminiée dirait ma concierge qui a toujours l’inconscient pertinent) approprié tant fut pour notre auteur à tous points de vues dommageable la vindicative médiocrité à laquelle il s’est heurté à bien des étapes de son parcours académique. Plein de piques, ce discours d’un « contrariant » faussement extraverti mais réellement ironique renvoie à cette science négligée qu’on ne se lassera pas d’épeler – la do-ci-mo-lo-gie -, laquelle tente de répondre à cette question : qu’est-ce qui fait que ? Qu’est-ce qui fait qu’on passe au sens anglais du verbe– hic et nunc – un examen, un concours, un test, bref, une épreuve, attendu comme on l’a pressenti, que la vie en est une qu’un type comme celui auquel pourrait se rattacher Marc Crapez expérimentera, éprouvera toujours plus qu’un autre.

De ce type, de cet acronyme – le hyp.i.e – qu’on ne saurait que de manière superfétatoire traduire, Monique de Kermadec approfondit le fonctionnement et le traitement des fragilités qui lui sont inhérentes dans un livre au titre d’éditeur que ne rebutera pas le lecteur potentiel ainsi averti.

Précisément, ce lecteur là, du potentiel, il en a tandis qu’autour de lui des vibrations hostiles entrent en consonance avec potence. Les HP, les hyp.i.e, les surdoués ou les doués selon une terminologie non arrêtée se laissent de mieux en mieux cerner par les neurosciences. A partir du moment qu’ils leur parlent, il faut lire les livres qui parlent d’eux : c’est là le plus objectif des critères de validité du propos. S’ébauche alors un jeu de piste(s) étrangement fécond. Monique de Kermadec est aussi psychanalyste. La lisant, on la voyait venir avec son usage du mot analyse. Que désignait-elle là ? Allait-elle in fine recommander son art ? Car, écrit-elle en substance, les doués sont de bons clients. Ils s’analysent, se synthétisent, se décortiquent, se racontent agréablement à l’oreille du praticien. Mais, c’est sans aucun doute là leur faire un cadeau empoisonné (Siaud-Facchin, Adda/Brunel, N. Gauvrit)[1]. Penser est chez lui un besoin naturel mais il ne parle et ne se parle que pour échapper d’autant plus à lui-même et aux autres sans que ce venin logos puisse en quoi que ce soit estomper le récurrent ressac des traumas de l’enfance et de l’adolescence. Si expression il doit avoir ici, elle doit être celle d’une toute autre dimension, celle-là même de la chair et du plasma cellulaire. C’est de ceux-là qu’il convient de le contraindre à faire mémoire. La technique de l’EMDR n’est probablement pas la plus recommandée tant ancrés profonds sont ses souvenirs. Mais, il y a en effet une supervision analytique de la vie du doué à entreprendre, supervisé avec rigueur par l’homme de l’art, lequel peut être accessoirement une femme psychanalyste. Cécile Bost, dans un livre très attachant parce qu’il décrit les choses de l’intérieur, nous donne des précisions. S’agirait-il de la thérapie des schémas qu’accompagnerait le MFIS – Modèle de formation de l’identité du surdoué – mis au point par Andrew Mahoney en 2001 ? Le chercheur, le thérapeute digne de ce nom, le doué entreront de la sorte dans ce jeu de pistes confluentes favorisant l’ ‘‘ancrage identitaire’’(T. Brunel).

Résumons donc. Chantha Ang nous livre de la matière première : ce terril de haine noire dont elle a pâti et qui – mutatis mutandis – est figuré par le sommet de la cloche, par le haut de la courbe de distribution des scores du QI dans la population, au pied, au bout de laquelle, tout petit, on retrouve le doué comme une âme imparfaitement jointe à un corps tout aussi en peine. C’est cette vision – ce côté cour (de création quant ce ne serait pas, malgré tout, de récréation tant le type ne dédaigne pas les plaisirs de la vie) – que Marc Crapez nous livre dans un témoignage (on allait dire, lapsus calami, un compagnonnage) qui ne peut, par définition (du type), que se dire original.

Madame Ang commande la plus entière compassion et de repenser la politique étrangère à l’aune d’une morale dont, contrairement aux apparences, ne saurait se départir la realpolitik. Mesdames Bost et de Kermadec approchent finement, pour l’une aussi douloureusement, pour l’autre aussi posément, de leur sujet pris ici à la fois comme individualité, personnalité (la dimension spirituelle est fort présente en l’espèce (du doué)) et comme domaine d’étude. On espère la vaste synthèse. Ecrivons-le de plus fort : celle-ci ne pourrait prendre pour titre qu’A CHAIR(E) OUVERTE.

Hubert de Champris

[1] se reporter plus avant sur ce site aux recensions de leurs ouvrages.

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