« Grosse blague », par Jean-Gérard Lapacherie

Depuis le XVIe siècle et la diffusion de l’imprimerie, l’histoire de la langue française peut se résumer, sans doute cavalièrement, comme une succession de projets de réforme de l’orthographe, aboutis ou avortés. Au cours du seul XVIIIe siècle, l’orthographe a été « réformée » à cinq reprises. Elle l’a été à nouveau en 1835 et en 1878 à l’occasion de la publication de la 6e et de la 7e édition du Dictionnaire de l’Académie française. Des rectifications, plus que des réformes : en 1835, le trait d’union qui reliait l’adverbe d’intensité très à l’adjectif qui le suivait a été supprimé (on a écrit très important et non plus très-important) et au pluriel, le t des participes, adjectifs et même des noms a été rétabli : on a écrit les habitants de… et non plus les habitans de ; en 1878, le tréma sur des noms comme poëte ou poëme a été remplacé par un accent grave. Pendant quatre siècles, l’orthographe n’a pas été « réformée » à proprement parler, une réforme supposant que de nouveaux principes régissent l’orthographe (par exemple une stricte fidélité à la prononciation), mais seulement rectifiée, modifiée, adaptée, parfois simplifiée. En 1901, un arrêté, dit de « tolérance », a incité les fonctionnaires de l’Instruction publique à accepter que, dans les examens et les concours, des « fautes » d’orthographe ne soient plus sanctionnées, mais cet arrêté est resté lettre morte.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de modification d’importance depuis 1835 ? La   principale raison est économique. Réformer l’orthographe dans une société où l’écrit joue un rôle prépondérant et où l’Etat a décidé de faire alphabétiser toute la population coûte très cher : il faut réimprimer les livres pour qu’ils soient conformes à l’orthographe nouvelle, former les correcteurs, s’assurer que les millions de fonctionnaires, enseignants ou autres, l’appliquent et soient en mesure de l’enseigner, etc. Car s’il est aisé de décider d’une réforme, fût-elle une simple rectification (une commission, quelques experts, des réunions et le projet prend forme sur le papier), il est en revanche fort malaisé de convaincre des dizaines de millions de citoyens de la suivre, car chacun a fini par assimiler l’orthographe en usage depuis plus d’un siècle, à l’intérieur de soi, au point que celle-ci façonne la sensibilité, l’esthétique et la mémoire visuelle de tous.

Mme le ministre de l’Education Nationale a décidé de rendre obligatoires des rectifications décidées par l’Académie française en 1990 et présentées alors comme facultatives, l’Académie n’imposant rien, puisqu’elle se contente de suivre l’usage, qui est ou devrait être le seul maître en cette matière. Quels problèmes soulève cette décision ?

La réponse à cette question se trouve dans l’enseignement lui-même, dont on peut juger l’état réel à la lecture de ce qu’écrivent les élèves âgés de 6 à 16 ans à qui l’orthographe est en théorie enseignée. Il y a quelques années, la revue Le Débat (éditions Gallimard) a publié une analyse des devoirs de centaines de collégiens inscrits dans des classes de 6e et 5e. Dans ces devoirs se lit la catastrophe qui arrive à la langue française : mots mal coupés, absence d’accord entre le sujet et le verbe ou entre le nom et l’adjectif, graphies aberrantes même pour les mots courants, etc. En bref, une succession d’hiéroglyphes, comme si la langue française, dans ce qu’elle a de simple et de fondamental, était totalement étrangère à ces élèves. De toute évidence, que ce soit le vocabulaire, la syntaxe et la graphie, elle n’est plus enseignée de façon systématique dans les classes. Dans ces conditions, imposer à ceux qui ignorent le B-A BA des rectifications qui portent sur le ph de nénuphar (mot qu’ils ignorent quasiment tous) ou sur les accents circonflexes ou sur les traits d’union ou les soudures de mots est aussi sensé que d’obliger un cul-de-jatte à rivaliser avec Bolt aux Jeux Olympiques. Or cette décision n’émane pas de ces innombrables associations « humanitaires » ou « larmoyantes » qui n’ont pas d’autre but que le lucre à leur seul profit, mais par un ministre de la République, dont une des missions est de veiller à ce que les écoliers apprennent les rudiments de la langue – ce dont, de toute évidence, elle n’a que faire. On n’est plus dans l’imposture, mais dans la grosse blague, bien grasse, à la Coluche…

Le projet de 1990, validé par l’Académie et les hautes instances qui veillent à cette institution qu’est la langue française, n’est pas aberrant. Les imprimeurs et tous ceux dont l’activité est liée à l’écrit sont conscients, et cela depuis fort longtemps, des faiblesses (relatives) de l’écriture du français. Celles-ci se rapportent aux mots composés, certains étant soudés, d’autres séparés par un blanc, d’autres encore liés par un trait d’union, sans que ces usages aient été pensés ou uniformisés, de sorte que ce domaine apparaît comme celui de l’arbitraire. Elles se rapportent encore aux accents sur la voyelle e, qui sont censés distinguer le timbre fermé (é) du timbre ouvert (è) (le deuxième é d’événement illustrant ce manque de cohérence) ou à l’accent circonflexe qui est spécifique du français et dont une des raisons d’être, à savoir signaler la trace d’un s disparu devant une consonne (maître pour maistre, hôte pour hoste, etc.), c’est-à-dire ne pas jeter aux oubliettes ce qui est révolu, apparaît ou peut apparaître comme un luxe coûteux ou une chinoiserie inutile. En 1990, la position des académiciens a consisté très sagement à ne pas trancher et à laisser l’usage décider de la bonne orthographe. En 2016, l’usage a décidé en faveur du maintien de l’orthographe ancienne. Mme le ministre et ceux qui la conseillent – c’est-à-dire le pouvoir politique, pourtant provisoire et contingent – ont décidé de suppléer l’usage et de se faire les maîtres de la langue. Ce qui semblait une grosse blague se mue en arrogance. L’hubris saisit toujours les gouvernants faibles qui assoient leur pouvoir mal assuré sur des haussements de menton : bientôt le bras tendu ?

Une analyse plus subtile de la décision de 1990 en ferait apparaître la vraie nature. En 1990, le rapport de force est favorable au gauchisme culturel. Celui-ci a fait main basse sur les media, le show-biz, la « culture », l’édition, l’Université ; il a fait détruire par le sectaire Jospin les derniers vestiges d’instruction publique qui subsistaient dans les écoles de France ; il contrôle les institutions de la langue française, dont le Conseil supérieur de la langue française établi en 1989 ; il innerve les cabinets ministériels du gouvernement Rocard ; il approuve le « consensus de Paris », c’est-à-dire la politique « de financiarisation de l’économie globalisée » mise en l’œuvre à partir de 1983, non par les Chicago Boys, mais par les « Delors Boys », dont l’ineffable monsieur Hollande (cf. de Rawi Abdelal, Capital Rules : The Construction of Global Finance, Harvard University Press,‎ 2009). Le gauchisme universitaire, celui des linguistes, a imposé les rectifications de 1990, que l’Académie a dû accepter, mais à la condition qu’elles soient « facultatives » afin de laisser l’usage trancher. C’est donc une décision mi chèvre mi chou qui revient, comme dans les congrès de l’ancien parti radical, à concilier des points de vue contraires et inconciliables. Dans ces rectifications, il est des choix techniques qui se justifient aisément : ainsi la préférence donnée à la soudure des mots composés plutôt qu’au trait d’union ou au blanc (weekend plutôt que week-end) ou l’accent grave sur le deuxième e d’événement à la place de l’accent aigu. Il est aussi des rectifications qui portent sur les principes qui régissent l’écriture. Soit le f préféré à ph pour écrire nénuphar. La cohérence aurait exigé que la rectification soit étendue à tous les mots où ph représente la consonne « f » : farmacie (pour pharmacie) ou fare (pour phare) ; auquel cas se pose la question de la finale. Pourquoi fare avec e et nénufar sans ? Pourquoi pas nénufare comme fare ? On invoque l’étymologie pour justifier le remplacement de ph par f dans nénuphar : le mot n’est pas grec, comme phare ou pharmacie, mais arabe et persan et, si l’on remonte plus haut encore dans l’histoire du langage, sanscrit. Tantôt l’étymologie justifie le maintien d’une graphie en apparence aberrante, tantôt le remplacement de cette graphie par une autre, plus moderne ou conforme à la prononciation du mot.

Pour le gauchisme linguistique, le critère absolu qui permet de qualifier de « bonne » ou de « juste » ou de « pertinente » une orthographe est la fidélité à l’oral, la conformité à la prononciation, l’ajustement à ce qui se dit réellement. Ainsi sont vantées les orthographes de l’espagnol, de l’italien, du grec ancien, du turc, de tout ce qui est phonétique. Là est le problème. Pourquoi ? Contrairement à ce que croient et enseignent les linguistes, la raison d’être d’une bonne orthographe n’est pas de reproduire fidèlement l’oral (chose impossible), mais de faciliter la lecture, qui est, rappelons-le, silencieuse et visuelle, et l’intelligence de ce qui est écrit. L’essentiel est que les mots soient reconnus immédiatement (d’où les blancs entre les mots), sans possibilité de confusion (d’où des orthographes singulières et la distinction entre homonymes, fût-ce par un artifice comme l’accent circonflexe, croit et croît, fit et fît, parait et paraîtcote et côte, etc.), et que les liens entre les mots soient signalés, fût-ce de façon redondante (d’où les accords et la ponctuation). Personne n’écrit comme il parle et ce qui est écrit en alphabet phonétique (sans blanc entre les mots) est illisible silencieusement. La graphie nénuphar est parfaitement conforme à la raison d’être de l’orthographe. Vouloir rapprocher celle-ci de la prononciation est certes une obsession des grammairiens et des linguistes depuis le XVIe siècle, mais une obsession qui dénote à la fois un contresens sur l’orthographe et une ignorance de ce qu’est l’écriture. Si l’orthographe du français avait été établie par les linguistes, elle aurait été illisible. On peut remercier les typographes, les scribes, les imprimeurs, les protes, les correcteurs – les hommes de métier, les hommes de l’écrit – d’avoir résisté aux pressions des faux « savants ».

Venons-en au cœur du problème. Le gauchisme culturel a fait siennes les mêmes idées fausses, répétées partout depuis cinq siècles, du type : il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. Or, il n’est pas de civilisation sans écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas la tabula rasa. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Elle est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. L’orthographe du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les langues, seul le français fait l’objet de philippiques indignées, jamais l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni l’anglais, ni le chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de la linguistique étaient les enfants des Lumières. Ils étaient convaincus que l’écriture est source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire et de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.

Jean-Gérard Lapacherie

One thought on “« Grosse blague », par Jean-Gérard Lapacherie”

  1. Vincent says:

    Bonjour et tout d’abord merci pour votre article fort intéressant.

    Si je partage globalement votre point de vue, ne serait-ce que sur l’idée que l’orthographe doit découler de l’usage de la langue, et qu’en aucun cas celle-ci ne devrait être imposée de force par une sois-disant élite (qui trop souvent se croient meilleurs que les spécialistes pour imposer leurs idées), il y a tout de même un ou 2 arguments qui me gênent.

    A propos des mathématiques, celles-ci précèdent, et de loin l’écriture, du moins celle des sumériens. L’os d’Ishango est un bon exemple, et si l’on pourrait m’objecter qu’il puisse témoigner grâce aux inscriptions sur celui-ci, il n’est que l’inscription d’une pensée abstraite et mathématique. Et donc tout d’abord réfléchie et conceptualisée.

    Le langage des mathématiques n’est comme vous dîtes pas remis en cause au fil du temps comme l’est l’orthographe française. La raison est-elle l’universalité de ce langage? Il est extrêmement difficile à un étranger d’apprendre le français. Prenons un verbe du 3e groupe, si l’on ne l’a jamais entendu conjugué, comment fait il pour l’utiliser dans des temps différents? Par ma question je me demande juste si le français ne comporte-t-il pas des difficultés inutiles? (je n’ai pas du tout la réponse à cette question). J’ai tendance à penser qu’en maths, les règles sont « logiques » (dans le sens de la qualification), à comparer avec les français, où celles-ci sont historiques, ce qui pour moi induit une facilité au perfectionnement mais une difficulté à l’apprentissage. Reste alors la question de quel et but doit être recherché par une personne devant se pencher sur l’évolution des problématiques de l’orthographe?

    Par ailleurs, afin de poursuivre nos observations hors de nos frontières, il y a bien eu une réforme de l’orthographe en Allemagne il y a 20 ans environ. Qu’en pensent les allemands depuis?

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