La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Notre Lagarde et Rouart »

Rouart

Jean-Marie Rouart, Ces amis qui enchantent la vie, Robert Laffont, 911 p.

Voilà une saine et quasi-religieuse entreprise que celle qui consiste à rendre grâce. Elle est celle de Jean-Marie Rouart qui, après les exercices de mortification de tous les faux jansénistes de l’Ancien Monde et ceux, spirituels mais encore teintés de dolorisme d’Ignace de Loyola, procède ici à un exercice d’humilité. Humilité, humus, voilà aussi les mots qui nous indiquent qu’il s’en retourne vers la terre, la terre nourricière formatrice de ces ‘‘émotions fondamentales’’ qui, avant même le sein maternel, orienteront notre imaginaire. Plutôt que s’essayer une fois encore, fusse à la manière de Montaigne, passer par le truchement de ses maîtres en manières littéraires et en une matière qui est loin de se résoudre à la seule littérature(s) – puisque, sous son orbe, tant psychologie des profondeurs, métaphysique, Histoire et tant d’autres arts et sciences tentent de nous signifier le fond de leurs pensées sans jamais ultimement y parvenir -, dire son dû et le payer en lettres sonnantes, nullement trébuchantes tant l’auteur, déjà, nous avait accoutumé à la fermeté de la forme jointe à la compassion au fond : voilà le propos, et l’ambition, somme toute réalisée. Depuis Borges (et probablement tous les vrais écrivains s’en sont-ils douté), nous savons que la littérature est un art exact. Aussi la formule, l’expression ne valent-elles qu’à la condition d’être symboles, c’est-à-dire de renvoyer à la vérité de ce qui est. Aussi s’enchante-t-on en l’occurrence de tous ces chefs de chapitres et de paragraphes qui, de siècle en siècle, de style en style, sont autant d’intitulés multiples qui, dès l’entame, vulgarisent les belles lettres en les anoblissant du feu intérieur et de la verve passionnée de celui qui se sait et se veut toujours étudiant : Rousseau, le paranoïaque législateur, Borges, un jeu sur les ruines, Barbusse, un Barrès de gauche et ainsi de suite… dans des idées ou, mieux des sentiments qui rendent compte à Jean-Marie Rouart de ces fameuses et originelles émotions fondatrices.

Lagarde et Rouart de l’honnête homme d’aujourd’hui que ce manuel qui se déleste de ce que la littérature peut comporter de trop intellectuel ou cérébral ? On a compris l’expression. Mais, ce Lagarde, qui est-il ? Vous n’aviez pas compris ? Il est vous, il est moi, il est ce que chacun d’entre nous, lecteurs, projetons à notre tour sur tous ces auteurs, ces bienveillants fantômes.

Hubert de Champris

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