La chronique anachronique d’Hubert de Champris

Alain Blondy

Alain Blondy, Hugues de Loubens de Verdalle (1531-1582-1595) – Cardinal et Grand Maître de l’Ordre de Malte, préface de Jean Leclant, de l’Institut, Bouchène, 224 p., 30 €.

« L’origine de la haine, c’est la haine des origines » écrivait le psychanalyste Daniel Sibony. Le sentiment d’auto-création perpétuelle dans lequel vivent nombre de nos contemporains, cette récurrente revendication d’autonomie (leur maître-mot et, au sens propre, la volonté d’être à l’origine de la loi que l’on se donne), la morne effervescence dans laquelle ils se complaisent, tout incite les masses modernes à exécrer l’élémentaire vérité que la psychanalyse classique se tue à rappeler. C’est dire que le passé a mauvaise presse ; il est ce remords qui vous poursuit jusque dans la tombe et qui vous pourchassera d’autant plus que vous le fuyez. L’Histoire, c’est l’histoire d’un inconscient collectif, quelque soit cette entité : famille, pays…

A l’instar de l’Histoire de France, l’histoire d’une grande famille est parsemée d’épisodes, de personnages éminents, sinon considérables, et de leurs épigones, qui non seulement distinguent ladite famille, mais doivent s’analyser comme des sanctuaires de leur inconscient collectif familial contenant le dépôt de leur foi, c’est-à-dire ce qui les caractérise au suprême.

Ouvrons ici une parenthèse avec les travaux de Claude Tresmontant et ceux, au XIXème siècle, du cardinal John Henry Newman (converti de l’anglicanisme) qui démontraient que seule l’Eglise de Rome était demeurée fidèle à la foi reçue des apôtres et en avait développé tous les germes en application de sept notes : préservation du type, continuité des principes, puissance d’assimilation, conséquence logique, anticipation de l’avenir, conservation active du passé et vigueur durable. C’est à la lumière de ces sept notes que tout homme féru d’avenir, en un mot habité par l’Histoire, devrait lire la biographie fouillée non de l’unique (Pierre d’Aubusson avait déjà revêtu la pourpre cardinalice  la fin du XVème siècle), mais du second (et donc dernier) Grand Maître à s’être aussi vu créé cardinal.

Le dilemme turc, déjà

La vie du Grand Maître nous parle de notre actualité. Les adeptes de la géopolitique plus que des changements y verront les constantes de l’Histoire. François Ier avait jugé de bonne stratégie de s’allier à la Sublime Porte afin de contrer les Habsbourg. Un peu plus tard, Philippe II d’Espagne commit, selon Pierre Chaunu, « l’erreur gigantesque d’avoir substitué à la lutte traditionnelle sur le front musulman, le combat contre les protestants. » Ainsi, selon Chaunu, les protestants des Pays-Bas ont été, à la fin du XVIème siècle, en attirant vers eux les foudres guerrières de Philippe II et du duc d’Albe, les alliés indirects des musulmans.

Le cardinal Grand Maître, en 1589, fut confronté à comparable dilemme, mais à l’intérieur même de la mouvance islamique. L’un des buts et l’une des ressources financières de l’Ordre étant la contre-course face aux Ottomans et à leurs vassaux (les barbaresques d’Afrique du Nord), la Religion (autre nom, et fort révélateur, de l’Ordre de Malte) vint au secours (certes, à terme sans succès) des indigènes arabo-musulmans de Tripolitaine (partie de l’actuelle Libye) lorsque les ottomans voulurent s’y implanter. On s’interrogera donc sur la nature des présentes prétentions turques, sur l’absence alléguée de toute visée expansionniste (cf. Annie Laurent, La Turquie, malade de l’Europe, préface de Rémi Brague, éd. F.-X. de Guibert). A la lumière de ce XVIème siècle – mieux inspirée, mieux éclairée que ceux qui suivront – et des réponses apportées aux interrogations susvisées, on en déduira le comportement à adopter : les Turcs ont-ils vraiment changé de visage, ou n’en feront-ils toujours qu’à leur tête ?

Mais le thème des frontières de l’Europe n’est point le seul qui perdure à travers les siècles. Les libéraux-libertaires d’aujourd’hui, leurs affidés et les autres (surtout les autres !) s’amuseront du libertinage des chevaliers des diverses Langues – française, italienne, castillane, anglaise…- dont se composait l’Ordre. A leur tour riront-ils au bon mot de nos chastes moines-chevaliers à propos du prédécesseur de Verdalle, La Cassière, qui, peut-être inutilement soucieux de leur vertu, avait ainsi eu le tort de « s’occuper plus des putes que des Turcs. » Entre deux mots, il faut choisir le moindre, qui n’en est d’ailleurs pas toujours un.

Moderne avant l’heure

Les lecteurs initiés à certaine typologie caractéristique aimeront avec nous ouvrir une seconde parenthèse, psychologique cette fois-ci, pour vérifier chez notre Grand Maître la pertinence de leur grille. Sens de l’autorité (qui voisine parfois avec l’autoritarisme) conjugué à un légalisme certain, intelligence dogmatique (mais intelligence tout de même), audace martiale, goût de l’éclat, des éclats (entêtement et colère), de l’action et des armes, sens du commandement, ambition, dédain des faibles (au sens de pleutres) allié au ménagement des puissants afin de parvenir à ses fins carriéristes, fin de vie déclinante (mais d’un déclin comparable à celui qu’ont connu par exemple un baron Haussmann, un Napoléon III, un Savonarole ou un Maurras) : on le voit, avec ce personnage, nos caractérologues auront du grain à moudre.

Mais les passionnés de politique, et de politique pure, constateront eux aussi la permanence des problématiques. On nous présente le Cardinal Grand Maître – homme de la Renaissance, mais d’une Renaissance bien comprise, c’est-à-dire comprise dans les limites d’un double légitimisme (alliant donc l’allégeance au roi et celle au pape) – comme un précurseur, partisan de la centralisation monarchiste, l’anticipant, à son échelle, par son action, et ce, au détriment d’une déconcentration des pouvoirs qui avait la préférence de l’aristocratie (cf. la Fronde au début du règne de Louis XIV).

Afin de pouvoir apprécier pareille position, il faut se convaincre de ceci : 1/la notion d’absolutisme est mal comprise par beaucoup d’historiens. C’est un terme post-révolutionnaire (1796). On ne peut parler de monarchie absolue qu’au sens philosophique du terme ; absolu signifie séparé, « sans liens », mais non sans limites. Au reste, « monarchie absolue », aux yeux des juristes et du peuple, voulait dire monarchie parfaite (cf. François Bluche, Au plaisir de l’Histoire, Perrin) ; 2/le processus de centralisation des pouvoirs n’est que la conséquence non seulement du fameux adage « le roi est empereur en son royaume », mais aussi de la constitution-construction propre, à travers les siècles – sous les règnes, en particulier, des Clovis Ier, Charles II le Chauve, Hugues Capet et Philippe II Auguste – dudit royaume, les rois ayant mission d’agrandir leur pré-carré par fusion-absorption des entités géopolitiques connexes (comtés, duchés etc.) ; 3/la résistance à cet effort continu (et, d’ailleurs, continué par la République) n’est que celle des diverses féodalités (promues, à l’intérieur, par la décentralisation régionale, à l’extérieur, par l’idéologie supranationale) qui répugnent à se voir défaits de leurs fiefs et des prérogatives qu’elles se sont attribuées. L’idée et la pratique de la monarchie absolue s’analysent de la sorte comme un processus on ne peut plus naturel puisque consubstantiel à l’exercice même de toute souveraineté politique. Les notions d’empire, de fédération, en voulant conjuguer (mais sans jamais y réussir sur la longue durée) des forces centripètes et des forces centrifuges qui, par définition, demeurent antinomiques, apparaissent comme des configuration politiques par essence précaires et vouées, à terme, à dépérir devant l’irréfutabilité, le caractère irrésistible de l’idée monarchique.

En ce sens, en voulant affirmer le rôle et la puissance de la Religion – l’Ordre de Malte – par le biais d’une affirmation redoublée du rôle directeur de son Grand Maître (ces galopins de chevaliers, tels des élèves chahuteurs, « tant toujours enclins à abuser des permissions de tous ordres qui leur aurait été octroyées) en lien avec la monarchie légitime (incarnée par Henri III puis Henri de Navarre, futur Henri IV), Hugues de Loubens de Verdalle apparaît comme un Ancien. Mais l’on sait que les Anciens ne sont que des Modernes avant l’heure.

Participe de cette vison du pouvoir la mission que Sixte Quint ou Henri III ont voulu confier  au Grand Maître de s’entremettre aux fins de favoriser la conversion définitive au catholicisme du versatile Henri de Navarre. Cujus regio, ejus religio : à chaque pays sa religion, parce que la notion d’assimilation en bonne logique  le commande.

Les intelligences paresseuses qui, à tort, renâcleront à explorer plus avant la saga des Verdalle se contenteront de la synthétique et complète préface de Jean Leclant. Quant aux autres, il leur plaira d’assister un vendredi de l’an 1579 aux ripailles, à la table du futur Grand Maître, d’un roi de Navarre encore protestant avalant à lui seul une pintade, un lapereau et trois perdreaux, tandis que la reine Margot dégustait morues, carpes et mulets. En examinant les alliances contractées par la famille depuis le XIème, ils goûteront une époque où la noblesse de sang, de cœur et d’esprit ne pratiquant que modérément l’exogamie axiologique et mentale. Pendant la Révolution de 1789, les sans-culottes de Chambon amputé de Sainte-Valérie et désormais « sur-Voueize » avaient gribouillé sur une fiche à propos de cette famille qui dominait le bourg : ‘‘Verdalle, à surveiller’’. On ne saurait mieux dire.

Hubert de Champris

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :