Pierre Le Vigan : « Rémi Brague et l’échec du règne de l’homme »

Le règne de l'homme

Après La sagesse du monde et La loi de Dieu Rémi Brague termine sa « grande trilogie » sur la genèse des temps modernes. En parallèle, l’auteur avait proposé un autre chemin, une « petite trilogie » constituée de Les ancres dans le ciel, Le Propre de l’homme, puis Modérément moderne. Comment se déploie le projet moderne, s’interroge Brague ? L’auteur veut d’abord rendre compte de son essence même. Les Grecs voyaient l’homme comme faisant partie de la nature. Les oiseaux ont des ailes, l’homme a la raison. Il a naturellement la raison. Avec le christianisme, on voit l’homme come l’enfant de Dieu. L’homme est comme « à l’image de Dieu ». Qu’en est-il avec la modernité ?

La rupture moderne est double. Il s’agit de ne plus rien devoir à Dieu, au Grand Surplombant. Il s’agit aussi de cesser de faire partie de la nature. Il y a plus : il s’agit de faire de la nature une succursale de l’homme. Même quand l’homme moderne dit qu’il faut « prendre soin de la nature », cela veut dire pour lui qu’il ne faut pas casser son jouet.  En prétendant « lutter » contre le réchauffement climatique, l’homme est encore dans la toute-puissance. L’homme a chauffé la nature, il va la refroidir.

S’émanciper de la nature et la soumettre, s’émanciper du divin, voire se prendre pour le divin – l’homme-Dieu de Luc Ferry –, voilà le projet moderne. La thèse de Brague est – on l’aura compris – l’échec du projet moderne. Echec au regard des limites extérieures : l’arraisonnement de la nature s’avère plus difficile que prévu, et moins contrôlable que l’homme ne le pensait. Mais échec intérieur aussi : à mesure que l’homme s’émancipe de la nature et se prend pour Dieu, il se détruit en tant qu’homme. L’humanisme devient un humanisme du non-homme. Le prix à payer pour construire l’homme-Dieu c’est l’homme déshumanisé.

Les pensées de la déconstruction de l’homme ont rendu compte de cette logique du projet moderne. Plus l’homme veut se connaître, plus il semble échapper à une détermination par lui-même. Rémi Brague rappelle cette formule : « On ne peut admettre qu’un homme puisse porter un jugement sur l’homme » (Jean-Paul Sartre dans L’existentialisme est un humanisme). L’homme, pour juger l’homme, a besoin d’une autre mesure, extérieure à lui-même. C’est exactement ce que disait Platon, contre Protagoras. Que disait Platon ? Que l’homme n’est pas la mesure de toute chose, que c’est le divin la mesure de toute chose. L’auto-humanisme, en d’autres termes, est impossible.

Mais comme l’antihumanisme fait peur, on se raccroche aux Lumières, mais sans la conviction. On y croit mollement, comme on croit mollement au progrès (je le rappelle dans Soudain la postmodernité). On y croit « par défaut », écrit Rémi Brague. L’analyse des origines du projet moderne, de son déploiement, de son échec mériterait autant de pages que le livre lui–même, à l’image de la carte dont parle Jorge-Luis Borges, la carte à l’échelle 1, c’est-à-dire de la même taille que ce qu’elle représente.  C’est assez peu dire que le livre de Brague est riche d’une immense culture.

Reste un problème majeur. Rémi Brague le note : le programme de domination de la nature par l’homme vient de l’Ancien Testament, et le programme de l’émancipation des dieux vient du Nouveau Testament. Dés lors, y a-t-il une nouveauté de la modernité ? Est-elle autre chose que la réalisation du projet chrétien ? Brague ne le pense pas. Il oppose tâche et projet. La modernité serait un projet. Le christianisme, au contraire, assignerait simplement une tâche à l’homme. L’homme est alors supérieur aux autres éléments de la nature parce qu’il possède la capacité de faire son histoire. Il est aussi autonome par rapport à la nature et non enserré en elle. Cela, selon Brague, il le tient de Dieu, et c’est une tâche et une ascèse. Comment cela se transforme-t-il en un projet prométhéen de conquête de la nature ? C’est l’histoire du projet moderne, distinct, selon notre auteur, de la tâche que le christianisme assigne à l’homme.

C’est l’aspect le plus controversé de l’analyse de Brague. Il voit dans la réalisation du projet moderne un véritable « crépuscule de l’humanité » (Kurt Pinthus), et une négation de l’homme. L’homme meurt vaincu par sa propre conquête. Ca mérite réflexion !

Rémi Brague, Le règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne, Gallimard, 406 pages, 25 €

Pierre Le Vigan

3 thoughts on “Pierre Le Vigan : « Rémi Brague et l’échec du règne de l’homme »”

  1. Éric Guéguen says:

    Bonsoir et merci pour votre recension.

    Je tourne et retourne les choses, mais il semblerait qu’il faille se faire une raison :
    La modernité tourne le dos à la nature ;
    La modernité tourne le dos à Dieu ;
    Mais la nature et Dieu ne sont pas pour autant dans le même « camp ».
    Pour tempérer l’outrance moderne, il n’est pas évident de pousser les gens à croire. En revanche, il n’est pas exclu de pouvoir les amener à constater l’évidence de la nature.

    EG

  2. Abberliner says:

    Tout ça pour dire que sans Dieu l’humanité se déshumanise et détruit la nature ?

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