La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « L’Alhambra de Tunis »

On connaissait le coup de la panne en matière de marivaudage. Voici son versant en matière de journalisme touristico-culturel, section hôtelière. Comme à notre tour quelque peu galvanisé par l’empressement de nos hôtes à souhaiter nous faire découvrir la résidence du bey de Tunis restaurée, embellie sous la gouverne de diplomates investisseurs et de tunisiens de bon goût, on débarquait, ingénu, lorsque notre guide, en ce tiède hiver, nous annonça que la chaudière avait sauté, ou quelque chose de ce genre. On eût beau répondre que, volontiers, sous l’édredon, nous dormirions, on préféra nous expédier dans un grand hôtel à la périphérie de la capitale. Il y a trois heures, on s’attendait à la place des Vosges; on nous l’avait échangé avec la Porte de Bagnolet, avec vue sur la capitale tout de même. « Cafard, idées noires… j’veux m’enfuir quand tu es… » : le duo Lavilliers/Nicoletta résonnait en nous tandis qu’à l’image du voyageur esseulé, et sans même l’excuse du jet lag, nous passions d’une chaîne à l’autre. Un dîner dans un restaurant de La Marsa nous sortit de ces vagues dans nos âmes contrariées. On causa du projet accompli. L’équipe à l’origine de la restauration de l’ancien palais du bey est une heureuse alliance de gens se distinguant par la volonté de conserver à leur pays (de naissance, ou d’adoption, simple ou plénière) son ancrage berbéro-musulman – avec ce que cette dimension, déjà, comporte d’intelligence occidentale (pour creuser la notion : lire plus outre) – tout en valorisant de ce que le premier desdits « Printemps arabes » peut véhiculer d’incertaine modernité.

Pour nous écarter de ce danger qui est de côtoyer le touriste de masse (fut-il, sous son Marcel, décharné) qui ne quitte l’agglomération urbaine que pour s’agglomérer ailleurs, fusse à Sousse ou à Djerba, ou souquer nonchalamment sur les marchés, le palais BAYRAM, incrusté depuis des lustres dans la Médina, est un bon moyen, mieux : un viatique nous administrant le sacrement de la beauté. Un moyen, mais aussi une fin: on peut décider d’y séjourner sans trop s’en écarter, d’y demeurer en duo (amants illégitimes), en couple (union légitime) voire entre amis à l’agréable commerce. (L’adage épicurien Pour vivre heureux, vivons cachés se vérifie par excellence au palais Bayram.)

Petit futé Tunisie

Il est un lieu de séjour, un point de ralliement, un centre de gravité : l’équipe propriétaire et gestionnaire doit penser à en faire pendant l’hiver, en demi-saison, un lieu de séminaire, l’antre de sociétés de pensée financées au pire par le mécénat d’entreprise, la cantine et le dortoir d’enseignants de haut rang ruminant sous la lune islamique leurs cours du lendemain. Oui, en vérité, un centre de gravité où, à défaut d’alcool, siroter le sirop d’orgeat – non, je n’ai pas écris qu’on y croisait le Chevalier d’Orgeix[1] – et le jus de bergamote, où goûter la datte fourrée et la corne de gazelle à l’ombre mordorée d’un Pepsi, seule concession à la civilisation anglo-saxonne, en l’espèce recommandée par la Faculté, qui se puisse être autorisée en ces lieux. On imagine à raison un vieux palais devenu masure, à la vermine criant famine depuis des décennies, des entrepreneurs guettant la bonne affaire… l’affaire de goût comme nous l’avons plus haut sous-entendu. Et de bon goût, le palais Bayram en regorge, à tel point qu’un oeil mal éduqué pourrait un instant craindre que toute cette magnificence de fers, d’or, de soies et d’émaux, de tissus damassés (Hafez, paix à ton âme) ne confine au… mauvais goût. Mais seul le vulgaire tombe dans ce (jugement) de travers, qui serait de sa part la projection sur la vraie beauté d’un goût naturel mais non moins vicié. Pénétrer dans la palais Bayram, c’est pénétrer dans le saint des saints de l’art mauresque, le cadre des mille et une nuits(la dernière en date sera la vôtre) d’un Aladin qui, en toute modestie, n’attendait que votre venue pour se révéler et heureusement hanter votre prochain sommeil tunisien. En terroir arabo-musulman, l’habitacle est l’endroit de vos envers, celui où nombre de traits connotés à la lune doivent pouvoir se révéler : l’intériorité, la féminité, la discrétion, la douceur, la maternité, la mémoire et l’Histoire, la fermentation, la patience, l’imagination, l’ingénue perversion, l’épanouissement des formes qui vous fait penser aux jeunes enfants, l’Islam en sa qualité de civilisation et les islams en leurs variétés de confessions, les odeurs, les humeurs (par définition variables), les senteurs et autres sensations… sensorielles comme dirait encore ma concierge, laquelle, avisant le plan de la médina, me fait remarquer que la mosquée est à un jet de pierres. (Je lui répondis que je n’étais pas sûr que l’expression fut en l’occurrence très heureuse.) Au palais Bayram, on guette le hammam avec des retournements à même la pierre ferme hardiment exécutés par le turc.

Ce samedi, l’ancien ambassadeur prononçait son discours, un discours à l’ancienne comme on les aime, où le plaisir de l’auditeur se nourrit d’un autre plaisir : celui que l’orateur lui-même prend à s’entendre, un discours pour ne rien dire parce que, justement, c’est dans ce rien qu’en partie il puise son charme suranné. Seules la faim et la soif nous faisaient espérer que le final en soit hâté. Une cohorte de jeunes tunisiens et de non moins jeunes tunisiennes frais émoulus d’une excellente école hôtelière, dignes derrière le buffet, comme nous patientait au son de la péroraison.

Soyons d’autant plus prescriptif, si ce n’est prescripteur que notre époque vilipende le devoir, la notion de ce qui doit se voir ou ne se pas voir. Pour préserver, encourager le tourisme de bon aloi, tout bon civilisé, quelque soit sa contrée d’origine doit programmer une villégiature au Palais Bayram ; elle figure aujourd’hui parmi le nec plus ultra de l’hôtellerie tunisienne. Centre de gravité avons-nous plus haut écrit : ses promoteurs doivent aussi mettre le Palais et ses occupants en synergie avec les facultés intellectuelles et artistiques du pays (quitte à prévoir pour nos gentilshommes et gentilles dames une navette pour faire trempette à La Marsa.)

Chacun y trouvera son compte.

Bon, tout cela est en effet bien beau. Reste à tâter du matelas. Aux dernières nouvelles, notre petit Alhambra en a fini avec ses travaux de restauration. A la grâce de Dieu, foin d’inconvenantes préventions, allez à votre tour sans isme vous y restaurer.

Hubert de Champris

[1] Champion olympique hippique.

http://knowledgehotels.com/the-knowledge-palais-bayram

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