La chronique anachronique d’Hubert de Champris « De l’en-deça à l’au-delà »

Gil René Lenz

Gil René Lenz, Expression et sensibilité – Comment pensent les œuvres ? –, Parole et Silence, 340 p., 26 €.

Il advient qu’un livre vous donne par anticipation à vivre ce qu’il veut dire (et qu’au demeurant – l’œuvre lue et comme expérimentée par le lecteur – il aura, aussi parfaitement que l’homme le peut, su dire.) Lecteur, imaginez donc que vous vous endormiez d’un demi-sommeil s’attardant sur un exemplaire de la Recherche, vivant l’expérience que Proust s’attache à vous faire ressentir et qu’au réveil, fort de cette prégnante sensation qui vous aura toute une nuit habité, vous en concluiez qu’à présent, cette œuvre, elle vous est déjà comprise. Dès lors, tout au long de votre parcours livresque, explications et sensations vont-ils cheminer de pair. Et c’est cela même qui nous est ici écrit et proposé à la compréhension. Appréhension, préhension, compréhension : dans le moyen-courrier du retour, la jeune Yaël Hirsch[1], lectrice de Richir et bonne camarade, tentait d’expliquer sa lecture à sa voisine. La phénoménologie narrait-elle est une sorte de condensé, d’arrêt à mi-chemin entre l’idéalisme (je me projette vers les choses) et d’empirisme (j’objectivise au mieux une extraterritorialité de mon être que je crois pouvoir explorer). C’était pas mal vu. Existe donc un constant mouvement de va-et-vient, une dialectique du créé et de la création qui vous font penser que vous n’êtes peut-être plus le seul à penser, que ce qui a été créé (et, donc, l’instant avant pensé), s’est vu de droit octroyé semblable faculté. Insouciant du bourdon, enrobé des senteurs du chaud tilleul, tapi sous son ombre moite vous protégeant de la lumière écrasante d’Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier, vous êtes Louis Ducreux émergeant de l’expérience que l’ouvrage de Lenz,- berlinois d’adoption mais qui tient sa promesse de parler Clair, qui le cite comme tant d’autres bons sémiologues de la sensation, à l’instar de Louis Lavelle et d’un spiritualisme lyonnais (comme on ne dit plus) injustement dédaigné -, vous donne à revivre. Vous émergez, pour vous ré-immerger dans la nature qui vous  entoure et bientôt en déjouer les tours enchanteurs. En effet s’extirpe-t-on pour de bon – un ‘‘on’’ qui enfin se personnalise en je – , et on saisit la chose du même mouvement qu’on en saisit par les sens la signification.

Dès lors, des considérations de nature esthétique mais aussi politique s’imposent parmi lequelles celle-ci : le beau est objectif et l’art détient cette faculté d’esthétiser toutes choses. A l’usage de cette faculté le définit-on et le reconnaît-on. Le Caravage, Le Gréco, Goya, Picasso Francis Bacon – simples exemples – vous font oublier la laideur, physique ou morale, par leur geste représentatif. L’art est donc toujours une transfiguration obtenue par le brassage des sens et la synesthésie propre à un artiste digne de ce nom ; ledit «art contemporain» n’est que la conséquence d’une médiation intellectuelle : il est de l’idée plaquée sur la nature. Si bien (si l’on ose dire ! ) qu’il n’est pas représentation mais réitération morbide de celle-ci.

Réhabilitant les pouvoirs gnosologiques de la sensibilité, Gil René Lorenz fait ici œuvre de phénoménologue qui, comme un clair ruisseau de montagne, charrie une eau longtemps purifiée par les ans, par les couches glaciaires d’une tradition philosophique qui n’a laissé filtrer que sa fine fleur. Quel est donc le Graal, l’ultime de ce nec plus ultra ? Expression et sensibilité est publié dans la collection Collège des Bernardins des éditions Parole et Silence : ne sommes-nous pas ainsi en droit de percevoir que le phénomène, bien loin de nous enfermer dans notre petit monde et notre petit moi, contrairement à la position de Kant, peut et doit nous conduire au-delà du noumène ?

Hubert de Champris

[1] Cf. sur ce site la chronique anachronique Eternel israélisme

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :