La chronique anachronique d’Hubert de Champris « Politesse du verbe »

Alix Baboin-Jaubert

Alix Baboin-Jaubert, Bonnes manières et politesse, Larousse, 4,99 €.

Roselyne d’Ormesson

Roselyne d’Ormesson, Vos premiers pas dans le cosmos – Manuel d’astrologie psychologique et prévisionnelle. Traité d’interprétation, éditions Traditionnelles (site : www.editionstraditionnelles.fr, adresse : 22, rue des Vaux Renards, 89100 Saligny), 634 p.

Hélène Millet

Hélène Millet et Monique Maillard-Luypaert, Le schisme et la pourpre : le cardinal Pierre d’Ailly, homme de science et de foi, Cerf, 35 €.

Ulysse Korolitski

Ulysse Korolitski, Punir le racisme ? – Liberté d’expression, démocratie et discours racistes, CNRS éd., 454 p. , 25 €.

Georges Bensoussan

Sous la direction de Georges Bensoussan, Jean-Marc Dreyfus, Edouard Husson, Joël Kotek,  Dictionnaire de la Shoah, Larousse, 638 p., 30 €.

Bruno Dives

Bruno Dives, La métamorphose de Sarkozy, Jacob-Duvernet, 18,90 €.

Une sorte d’ardeur en toutes choses, la volonté de faire rendre gorge, et gorge profonde si besoin est, aux gens, une intransigeance spirituelle qui déborde sur le physique, Alix Baboin-Jaubert a le droit de nous donner des leçons de savoir-vivre car, elle, sait ce que vivre veut dire : ne rien prendre au sérieux parce que l’on prend tout à cœur.

Seule une approche superficielle de ce que recouvrent la politesse et cet être en société (qui est à la sociabilité ce qu’est l’être au monde de nos philosophes) conduirait à s’étonner de l’intérêt passionné que l’auteur porte à son enseignement : après tout, il n’est peut-être que la fine fleur de l’Evangile quand ce dernier vient à s’appliquer sans se donner en pâture. Il est poli d’être gai et, plus généralement, de se comporter, tous us et coutumes inclus, comme il se doit. C’est cet il qu’Alix Baboin-Jaubert décrit en ce profond fascicule afin qu’en toutes instances et circonstances, nous sachions nous tenir droit. « Hâtez-vous lentement et sans perdre courage/Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage/Polissez-le et repolissez-le/Ajoutez quelque fois et souvent retranchez. » Voilà qu’à la suite de Nicolas Boileau, notre maîtresse maison nous enjoint à quelques coups de rabots à la mesure de la rugosité cachée des nouvelles mœurs. Polissons soyons donc !

Pour bien appliquer ces ancestraux préceptes certes convient-il de ressentir, de connaître et d’admettre ces ‘‘préjugés nécessaires’’ dont parlait Burke. Mais, la sociologie des anciens puis des nouveaux ordres à laquelle la formule de notre Anglais renvoie ne suffit pas. L’astrologie pourvoit à cette perception de ce que nous appellerons ‘‘l’ambiance intérieure’’ de chaque être. Roselyne d’Ormesson l’avait compris qui, en ce traité, permet au mondain d’appréhender logiquement un autre monde corrélé (si ce n’est pas relié) au premier et que l’on entrevoit après l’étude du thème astral. C’est dire qu’on est là bien loin de l’horoscope, dans quelque chose qui, pour apparaître autrement tangible, n’en est pas moins ô combien opératoire. Trois mille après la naissance en Chaldée de l’astrologie, la science, oui, ladite science officielle qui, pas plus que nous, ne sait comme ça marche (car, substituer la synchronicité à la causalité ne purge rien) constate que les prétentions psychologiques de l’astrologie ont de bonnes chances de se voir à terme validées. Les capacités de l’astrologie sont à proportion de son extrême sophistication, la position du soleil dans un signe avec celles de l’ascendant et de la lune, quoique points nodaux caractérisant une personne, n’étant pas les premières fenêtres d’approche, la dialectique des types qui nous constituent tout un chacun s’inaugurant dès l’abord du premier signe astral[1] (1). Nos mondains y réfléchiront à présent à deux fois avant de balancer en société leurs préjugés cette fois-ci pas du tout nécessaires sur cette astrologie dont une personne dynamique, juvénile et subtile comme Rose d’Ormesson avait su capter un potentiel dont la science, aujourd’hui, et contre bien des mauvais vents circulant en son sein, se convainc peu à peu de la richesse. Mais il faut extraire l’astrologie desdites sciences occultes dont elle n’a que faire (ou, alors, à mal faire).

Les vrais astrologues sont un peu les carbonari des sciences psychologiques : ils doivent taire les motifs de leur compréhension du monde, laquelle, cela écrit, et tout orgueil rabaissé, tient aussi de l’appréhension , mode de perception et de connaissance qui n’autorise pas la jauge de la science astrale selon les critères de scientificité (parmi lesquels la répétabilité) dégagés par Popper et, plus généralement, ceux des sciences expérimentales décrits par Claude Bernard.

A tous les sens du terme, les éditions Traditionnelles ont donc encore du pain sur la planche.

Au XIVème siècle, le cardinal d’Ailly avait lui aussi compris et expérimenté cette science humaine, conjointement cartésienne, spinozienne et pascalienne qu’est l’astrologie judiciaire. La causalité qu’il croyait à l’œuvre pour l’expliquer, si ce n’est la justifier était encore rudimentaire : on ne peut pas dire que les astres, à l’exemple de la lune sur les marées, n’agissent que sur les solides et les liquides, qu’ils influent mais ne déterminent pas. Non, ce n’est pas du tout en ces termes qu’il convient en la matière – une matière hybride comme on l’a pressenti plus avant – de raisonner. Mais ce diplomate maniait assez subtilement la théorie des cycles, en particulier celui de Saturne/Jupiter (Uranus, Neptune, Pluton n’avaient pas encore été découvertes) jusqu’à prévoir la sublime innovation (pour reprendre un terme cher à Alain Besançon) que devait apporter l’an, selon notre homme de disgrâce, 1789. On ne fera donc pas trop grief à Mesdames Maillard-Luypaert et Millet, peu au fait de la chose sans doute, d’avoir passer un peu vite sur les rapports passionnés qu’entretenait d’Ailly avec cette nouvelle science, au profit des ses efforts diplomatiques à l’époque du schisme d’Avignon. Quoiqu’il en soit, on espère qu’il y en a qui, à la lecture de ce bon livre d’Histoire(s) qui ne nous en conte pas assez, en prendront de la graine, on veut dire nos bas, moyens ou hauts prélats très moyens, du genre de celui du Lot-et-Garonne.

Aussi curieux que cela puisse paraître a priori à un lecteur superficiel que l’on dira profond a posteriori, nous situerons dans la lignée des bonnes manières de dame Baboin-Jaubert, l’ouvrage d’Ulysse Korolitski qui creuse son sujet comme pas un. Car, que nous dit-il ? Il répond à la question suivante : pourquoi le droit énonce-t-il parfois qu’il est répréhensible de faire de la peine et sanctionne-t-il d’une peine ce manquement à la bienséance ? Parce que, en l’espèce (du délit de diffamation en raison d’une particularité religieuse, ethnique, nationale etc et de celui de révisionnisme), une bonne intelligence tant de l’intention du législateur que de la logique intrinsèque agençant les arguments inconscients à l’appui de la démonstration du bien-fondé de la prescription de semblables incriminations révèle que ceux-ci n’identifient en rien la vérité judiciaire et la vérité historique, que leur essence est seulement le refus d’un acte de parole. Voilà une découverte – celle du considérable juriste Yann Thomas – qui tend à réduire à néant l’argument de ceux, nombreux, juristes, philosophes, politiques qui, pour critiquer l’existence d’infractions de cet ordre, ont beau jeu de dire que le juge n’est pas historien. Oui, les voilà bien ici renvoyés à la question des conditions de la vie en (bonne) société où l’on sait que l’on doit pouvoir dire (et, donc, se dire) qu’il y a des choses qui se disent ou ne se disent pas, se font ou ne se font pas, s’écrivent ou ne s’écrivent pas. Quand le verbe, en l’occurrence, se fait chair.

Bien sûr est-il alors préférable que ce qu’il convient de ne pas proférer (a fortiori professer), de ne pas écrire n’ait pas lieu de l’être, n’ait pas lieu d’être. C’est-à-dire que l’assertion à connotation de minimisation ou de négation s’applique à un fait –c’est-à-dire à un lieu, à un topos, à un existant avérés, qu’il est incongru, inconvenant voire scandaleux (au motif même de l’existence dont le caractère avéré est nié) de contredire. Dire qu’un lieu est utopique est sans doute possible en (bonne) littérature, le prétendre en matière historique (laquelle, si elle s’insère parmi les sciences humaines, n’en a pas moins le statut d’une science) peut être ressenti comme un scandale pour les victimes/témoins/martyrs de ce lieu et pour ceux qui à droit s’y rattachent. C’est à l’examen de ce lieu et à celui de ses genèses de différents ordres que s’attache le jeune historien Edouard Husson dans ce Dictionnaire de la Shoah très complet et à l’image ainsi de son codirecteur. Edouard Husson, qui a récemment dirigé Sub de co Paris Europe comme dirait ma concierge, Bélier bosseur à qui on ne la fait pas, intéressera nos dames Baboin-Jaubert et consorts, nos bons lecteurs aussi cela va sans dire car il a commencé à écrire dans l’Homme nouveau de sainte mémoire. Homme de raison et de passion, il connaît son sujet non sur le bout des ongles car c’est un homme mais de manière fine et carrée à la fois. Sa particularité est que, quoique (mais ce ‘‘quoique’’ est-il ici fondé ? C’est l’opportunité de ce doute qu’Husson aisément montrerait) catholique pratiquant, admirateur de Girard et Tresmontant, sa position sur la spécificité de l’extermination des descendants du peuple hébreu par les nazis l’inscrit en faux contre d’autres chercheurs et historiens (comme Bruneteau, Rigoulot ou Alain Besançon) de l’école que l’on dira ‘‘totalitariste’’ ou ‘‘soviétiste’’. Ou : ce lieu géographique et cet événement qui a été et a été justement qualifié – point de droit –  n’ont pas lieu d’être niés.

Les éditions Jacob-Duvernet ont fait faillite mais non le propos de certains des livres qu’elles ont publiés. Alors si vous en avez plus que votre dose du théâtre de Barbier et de ses sempiternels jugements de valeur controuvés, de sa sophistication matinée de sophistique et, surtout, continuellement et complaisamment imprégnée de l’esprit du temps, si le rythme ternaire d’un Duhamel au bout de quarante ans finit par vous taper sur les nerfs, portez-vous vers celui qui n’est pas leur frère, seulement leur confrère. D’un Chirac l’autre (Fallois) a écrit Bernard Billaud. D’un Sarkozy l’autre aurait pu être le sous-titre de ces Métamorphoses de Sarkozy où il est subodoré in fine qu’un homme qui, pour ne pas en avoir de véritables, ne connaît pas l’état de ses convictions, ne vaut, pour l’Etat diriger, que par celles de ses éminences grises. (J’avais cru que c’était l’Etat, mais c’est le bouquin qui est à vendre. Cherchez, vous trouverez comme dit un non moins fameux livre.)

Hubert de Champris

[1] Soit ce qu’on appelle ‘‘son signe’’, qui n’est que celui occupé par le soleil à la naissance.

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