Diego Fusaro : « Misère de la religion laïque »

Fusaro sur la laïcité

          Fût-ce sur le mode « hyperbolique » cartésien, le premier geste philosophique consiste toujours dans l’exercice du doute à l’égard des « vérités » pré-admises par le commun des mortels. Sur ce point, il est un fait que la pensée des Lumières a pu constituer un lieu fécond d’exercice du doute philosophique. De son côté, la « religion laïque », véritable religion de notre temps, se présente urbi et orbi comme une idéologie neutre, qui n’aurait pour but que de libérer l’homme de ses conceptions religieuses, qu’elles soient absolutistes ou seulement fondamentalistes.

Ernst Cassirer la philosophie des Lumières

          Sauf erreur de notre part, c’est ainsi que se définit la « religion laïque » aux yeux de ses promoteurs, de Paolo Flores D’Arcais [1] à Eugenio Scalfari [2], en passant par Michel Onfray jusqu’à Piergiorgio Odifreddi [3], pour ne citer que les principaux tenants de cette nouvelle idéologie des Lumières qui s’est autoproclamée comme le front le plus avancé de l’émancipation. En réalité, la religion laïque est encore bien plus pernicieuse que la maladie qu’elle prétend soigner, dans la mesure où, contestant tous les Absolus qui ne soient pas celui du règne immanent de la production capitaliste, elle se pose de ce fait en support idéologique idéal du fanatisme économique rampant, dans lequel The Economist devient l’Osservatore Romano [4] de la mondialisation capitaliste, et les lois impénétrables du Dieu monothéiste les lois inflexibles du marché mondial. En cela, la religion laïque peut être vue comme une variante fondamentaliste de la pensée des Lumières, ainsi vidée de sa noble fonction émancipatrice (à la Voltaire, entendons-nous bien), et réduite à la simple fonction d’expédient de la logique capitalistique de lutte contre toute divinité en rupture avec l’ordre marchand.

François Dermange théologie marché

          Pour les actuels chefs de file de la « mentalité laïcarde », infatigables travailleurs à la cour du roi de Prusse, toute superstition religieuse doit être détruite, de façon à ce que seule règne incontestée la superstition économique. L’obéissance servile doit être réservée à l’économie, aux « défis de la mondialisation », à l’indiscutable jugement du marché, au poids de la dette, et à la dictature des agences de notation. Le caractère crypto-théologique  de ce nouvel ordre de production – véritable nomos de l’économie – découle directement de sa propre exigence d’épuisement absolu du sens des choses, et de son auto-institution en fondement inconditionné du réel et de l’ordre symbolique, objet d’un culte ignare et aveugle qui fait complètement perdre de vue sa caractéristique de configuration sociale-historique issue d’une pratique objective. En effet, n’est-ce pas plutôt le monothéisme du Marché, le grand Absolu de notre temps ? La grande théologie de l’époque contemporaine, n’est-ce pas la théologie de l’économie, et sa variante qu’est la théologie de l’inégalité sociale ? Non, pour les laïcards, le problème reste toujours et seulement le Dieu transcendant et l’éternel fanatisme des religions traditionnelles. Au bout du compte, c’est bien le Capital lui-même qui doit délégitimer toute religion qui ne soit pas la sienne ; et c’est au regard de son emprise religieuse prédominante que les fanatiques de la laïcité font figure de travailleurs à la cour du roi de Prusse.

Régis Debray le feu sacré

          La vraie panacée de notre temps ne réside pas dans un énième Siècle des Lumières à l’encontre des divinités transcendantes, veine dans laquelle s’inscrit toute une galaxie de textes récents – comme le Traité d’athéologie de Michel Onfray, sorti en 2005 -, dont pourtant les thèses, déjà au temps de Feuerbach [5], avaient été vues et revues. Au contraire,  le besoin qui se fait sentir aujourd’hui, c’est celui d’une sorte de nouveau siècle des Lumières qui conteste sans compromis l’Absolu capitaliste et les prétendues lois économiques objectives de la production, et qui soit à même de contrecarrer l’omnipotence du monothéisme du marché, sans céder pour autant à la nostalgie des régimes communistes du XXème siècle. A l’inverse, en tant que vecteur idéal de l’universalisation de la forme-marchandise, la religion laïque apparaît aujourd’hui comme un support idéologique privilégié de la mondialisation, du libéralisme, et, en dernière instance, de la consécration du monothéisme du Marché.

Et ça n’est pas un « laïc militant » qui vous le dit.

Diego Fusaro, 3 juin 2013.

Notes relatives à l’article :

Lien original de l’article : Diego Fusaro, « Miseria del laicismo », Lo Spiffero, Pubblicato Lunedì 03 Giugno 2013.

[1] Philosophe italien, radicalement athée, qui a exposé ses convictions dans l’ouvrage Dio ? Ateismo della ragione e ragioni della fede, publié en 2008 et co-écrit avec le cardinal Angelo Scola.

[2] Le fondateur de La Répubblica en 1976.

[3] L’auteur de Pourquoi nous ne pouvons pas être chrétiens, et encore moins catholiques, publié en 2007, et traduit en français en 2013.

[4] «  L’Observateur Romain », quotidien du Vatican.

[5] Philosophe allemand, hégélien de gauche, chef de file du matérialisme et de l’humanité athée. Il est l’auteur de L’essence du christianisme (1841)

One thought on “Diego Fusaro : « Misère de la religion laïque »”

  1. Yves Branca says:

    E » proprio quanto diceva ed esponeva in modo acutissimo il nostro compianto amico Costanzo Preve, Es. Professore Fusaro. Mi meraviglio che non l’abbia per lo meno ricordato.
    Yves Branca

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