« Sancte Houellebecque, non ora pro nobis », par Jean-Gérard Lapacherie

Houellebecq Soumission

A partir du moment où la maison Flammarion a annoncé que Soumission de Michel Houellebecq serait mis en vente le mercredi 7 janvier, les lecteurs éventuels ont eu connaissance non pas du contenu de roman, mais d’un condensé de la trame du récit, lequel se résume à deux ou trois phrases, telles que (en 2022) « les Français élisent un Frère musulman Président », « la France est régie par la charia » ou « la République devient islamique ». Immédiatement, les intellos musulmans se sont écriés : « C’est de l’islamophobie », donnant sans doute à phobie le sens du suffixe philie et ignorant que leur Livre commence par l’impératif EQRA (« lis »). Les antiracistes et les partisans du multiculturalisme ont accusé Houellebecq de répandre les peurs et d’attiser les haines, c’est-à-dire d’empiéter sur leur fonds de commerce. Les politologues ont objecté « Impossible », oubliant que le 30 mai 1958 aucun des Français qui exultaient sur le Forum à Alger ne se doutait que quatre ans plus tard il pleurerait en exil sa terre natale perdue, que le 14 juillet 1939 aucun de ceux qui regardaient défiler à Paris la première armée du monde n’imaginait qu’une année plus tard les croix gammées remplaceraient partout les drapeaux tricolores, qu’en 632 aucun dignitaire de l’Empire byzantin ne concevait que deux ou trois années plus tard des pouilleux, cruels et barbares, « sortiraient » du désert le sabre à la main pour « s’ouvrir », lors de razzias permanentes, des pays d’antique civilisation, dont les capitales étaient Damas, Bagdad, Jérusalem, Alexandrie, qu’en l’an 33 de notre ère, aucun homme sensé n’aurait imaginé que l’enseignement d’un obscur et minuscule messie juif fonderait une civilisation qui est devenue universelle. Même le cantonnier de Tulle a promis de lire Houellebecq, peut-être pour y apprendre de nouvelles pratiques sexuelles qui devraient lui être d’une grande utilité dans l’exercice de ses fonctions, à moins qu’il ne se plie aux consignes de non-lecture que MM les ministres et hiérarques socialistes et Mme le Ministre de la Culture ont prodigués aux Français à propos du dernier livre de Zemmour et d’un Français à qui a été décerné en 2014 le prix Nobel de littérature.

Michel Houellebecq est écrivain. Lisons Soumission comme l’œuvre d’un écrivain qui essaie de penser le monde, et non comme le pensum d’un journaliste ou comme le « rebond » d’un sociologue. Des grands écrivains, on dit parfois, non sans raison, qu’ils écrivent toujours le même livre. Ainsi, Soumission, n’était le sujet, n’est pas différent de Plateforme ou de La Carte et le territoire. On y retrouve cette platitude qui fait la singularité de Houellebecq, sans fioriture ni effet, sans relief, apparemment sans recherche, ni élaboration. Y font défaut les qualités qui, pendant des siècles, ont défini l’art des écrivains. Ce qui caractérise la platitude, c’est le défaut, la privation ou le manque. Elle est tout à l’opposé de la littérature. Pourtant, elle est revendiquée par des écrivains, dont Mme Ernaux. Houellebecq en donne une idée assez juste dans La Carte et le territoire : « L’auteur ne faisait aucun effort d’imagination, n’essayait nullement de varier les motifs ni les intrigues : mais c’était justement cette monotonie écrasante qui lui donnait un parfum unique d’authenticité, de réalisme ». D’innombrables passages de Soumission illustrent cela, comme la description du tout-terrain Mitsubishi Pajero Inside, qu’on dirait recopiée d’un dépliant publicitaire : « Dans sa finition Instyle il est équipé d’une sellerie en cuir, d’un toit ouvrant électrique, d’une caméra de recul et d’un système audio Rockford Acoustic 860 watts doté de 22 haut-parleurs » (p. 188). Le narrateur, qui a renié père et mère (« cette putain névrosée »), n’a pas de patronyme. Il est désigné par son seul prénom, François, qui, ironie de Houellebecq, est celui des deux présidents de gauche, Mitterrand et Hollande. Après avoir soutenu une thèse de près de huit cents pages sur Huysmans, sur la qualité de laquelle on peut légitimement s’interroger au lu des éloges bouffons qu’en fait le professeur belge Rediger, converti à l’islam pour l’argent et les nombreuses femmes que sa soudaine richesse l’autorise à acheter, puis président de la Sorbonne islamique financée par les Saoudiens et rapidement ministre du Président musulman. Pour lui, François serait un nouveau Nietzsche : « Il y a cette incroyable prodigalité, cette profusion d’idées projetées sans la moindre préparation dans les pages, qui rendent le texte à vrai dire presque illisible – ce qui est étonnant, soit dit en passant, c’est que vous teniez à ce rythme pendant près de huit cents pages » (p. 246-247). L’univers du narrateur, qui est celui des docteurs Diafoirus et Ballordo, est décrit dans le même style plat, neutre, indifférent, d’où tout jugement est exclu, que les autres énormités, du type un professeur d’université, qui, en vingt ans, n’a quasiment rien publié, n’a fait que quelques cours à des Chinoises qui semblent ne rien comprendre à ce qu’il dit, ne lit rien ou quasiment rien et dont les seuls centres d’intérêt sont la consultation de sites pornographiques, les baisades gratuites ou tarifées, les éjaculations dans les trois orifices que lui offrent ses maîtresses ou les filles qu’il paie, les courses de bouffe dans le supermarché du XIIIe arrondissement où il réside, le réchauffement au micro-ondes de plats exotiques. Ses collègues sont à son image, certains faisant carrière, malgré une thèse nulle, en « broutant le minou de la mère Delouze », présidente de la Sorbonne Nouvelle (p. 29).

L’insolence qui s’étend à tout le roman consiste à mettre sur le même plan l’énumération d’un menu de restaurant ou des plats servis à dîner, la liste des bouteilles d’alcool fort ou de vin fin engloutis par le narrateur, la description d’un produit industriel, une baisade tarifée et un exposé métaphysique, une étude littéraire ou une analyse géopolitique. Le Parti socialiste a offert l’Elysée aux Frères musulmans et participe au gouvernement qu’ils mettent en place, acceptant que les professeurs femmes soient exclues de la Sorbonne saoudienne, que les professeurs hommes se convertissent à l’islam (le traitement est multiplié par 3 ou 4, sinon c’est la retraite d’office), que les femmes reçoivent un salaire pour élever leurs enfants (ce qui fait baisser le chômage) et que le budget de l’Education nationale baisse de 85% (scolarité ramenée à 12 ans, apprentissage généralisé, écoles privées, universités islamiques). Voilà ce que la « gauche » met en œuvre. En matière de collaboration avec les puissances étrangères et d’occupation, il est impossible de faire mieux. De ce point de vue, Houellebecq est « moderne », non pas au sens où il adhère aux « valeurs » de la modernité, qu’il méprise sans doute, mais au sens où il adopte les formes d’une esthétique « moderne » pour représenter, sans porter le moindre jugement, son époque et exprimer le nihilisme qui la mine. Le relativisme qui sous-tend ce nivellement (tout se vaut et tout est égal, parce qu’il n’y a rien ou que ce qui est n’a aucune valeur) est propre à l’Occident. L’Occident est mort : c’est sans doute pour cette raison qu’il vaincra, aurait dit Muray.

La volonté de réalisme (« expressionnisme », selon Houellebecq) l’amène à saisir l’esprit du temps mieux que la plupart de ses confrères écrivains. Ce qu’il met en évidence, c’est l’omniprésence des écrans. Le monde réel n’existe que médiatisé sur un écran de télévision, d’ordinateur ou de smart-phone ou dans les discours rapportés par un personnage. Le narrateur n’a aucun contact avec le réel : le seul réel qu’il connaisse est celui des médias. Il suit la campagne des élections présidentielles de 2022 à la télévision et il rend compte de ce qu’il a vu et entendu à la télévision. L’analyse de la « situation politique » de la France entre 2017 et 2022 n’est pas de son fait, mais du fait d’un ancien de la DGSI, qui a été mis à la retraite d’office et dont il transcrit les analyses. Il ne connaît de l’islam que ce que Rediger veut bien lui en dire. De même, tout ce qui se rapporte aux décisions du Président musulman relève d’un discours rapporté. Le « réalisme » du roman est un « effet de réel ». Ce que ce Président met en œuvre a été exposé depuis une dizaine d’années dans les médias. Ainsi, l’accord euro-méditerranéen de Sarkozy rend « plausible » la volonté de Ben Abbes de rétablir l’empire romain d’Auguste. L’Europe est sur les deux rives de la Méditerranéen et mare nostrum se dit désormais bahrna. La médiatisation du monde réel par les écrans a beau être l’expérience la plus commune qui soit, celle que font la quasi-totalité de nos concitoyens, elle n’en est pas moins trompeuse. L’écran montre, mais il cache aussi. Il peut être écran de fumée, offusquer la lumière et s’interposer entre le monde et ceux qui tentent de le déchiffrer. Si Houellebecq, ou son narrateur, avait été un homme des Lumières (mortes depuis longtemps) ou qu’il eût fait usage de son intelligence critique (ce dont il a horreur – il n’est pas Dostoïevski), il aurait écarté l’écran ou proposé une critique de cette représentation trompeuse. Mais le narrateur n’est pas très intelligent : ses collègues encore moins. Il n’est donc pas près d’esquisser une critique du réel.

Tout ce qui rapporte aux « antimodernes » de la fin du XIXe siècle, essentiellement Bloy et Huysmans, et du début du XXe siècle, Guénon et Nietzsche, est sans doute la partie la plus faible du roman. Certes, deux ou trois mots de la langue décadente sont employés, dont inému (le contraire d’ému) et l’inévitable immarcescible (« qui ne flétrit pas »), mais Houellebecq ne dispose, en matière d’histoire littéraire, que d’informations piochées dans un manuel destiné aux étudiants de première année. On comprend l’intérêt de ces références savantes. A la fin du XIXe siècle, Huysmans rompt avec le matérialisme athée de Zola pour se tourner vers un esthétisme catholique. Un siècle et demi plus tard, l’histoire se répète, mais, comme chez Marx, la seconde fois, la tragédie devient farce et c’est vers l’islam que se tournent les Sorbonnards. De même, si Houellebecq avait vraiment lu Zola, dont Trois Villes et Les Quatre Evangiles, et les savants qui ont inspiré sa confuse théorie des tares héréditaires, il n’aurait peut-être pas accordé une aussi grande importance à la « rupture » d’Huysmans, le matérialisme de Zola tenant des délires positivistes mâtinés d’élucubrations spiritualistes et d’éloges des bienfaits de la colonisation, l’Europe apportant la civilisation aux races inférieures pour illuminer le monde entier.

En vérité, l’intérêt de ce roman est ailleurs. Ni Houellebecq, ni le narrateur n’ont été nourris au doux lait des maîtres de la nouvelle critique, de la déconstruction, du structuralisme, du formalisme, de la postmodernité, qui ont formé journalistes et intellectuels. Ils n’ont lu ni Barthes, ni Foucault, ni Bourdieu, ni Derrida, ni Genette. Ceux-ci prédisaient la mort de Dieu. Or, jamais Dieu n’a été aussi vivant. Certes il s’appelle Allah, mais il est capable d’instaurer une théocratie universelle, même en France. Ceux-ci prédisaient la mort de l’Histoire, les structures la suppléant. Avec Soumission, c’est le retour de la tragédie, du destin, de l’effondrement des empires et c’est l’Histoire en marche vers l’islam universel. Ceux-ci prédisaient la mort de l’Homme, la nature humaine n’étant qu’une construction idéologique. Dans Soumission, l’homme est toujours là, semblable à ce qu’il a toujours été, veule, ne poursuivant que son plaisir, cynique, paresseux, sans générosité, cupide, menteur et détestant faire société ou faire lien. La nature humaine existe : c’est de la boue. De ce point de vue, Houellebecq est un disciple de Schopenhauer. L’homme suit la loi de l’espèce et il ne se reproduit que pour l’améliorer. On lit donc dans Soumission un éloge des rats qui sont les plus intelligents des animaux et un parallèle entre les hommes et les animaux. La sélection naturelle est la seule loi du monde. Survivent les plus forts ou les plus intelligents. A eux, les femmes ; à eux, le soin d’engrosser le plus de belles filles possible. A eux, la polygamie, qui rend soudain beaux ou désirables, en plus de l’argent qui coule à flots, les vieillards de la Sorbonne islamique.

Soumission a plusieurs sens. En arabe, c’est islam (comprendre : soumission aux lois d’Allah). C’est aussi la soumission d’une femme, Pauline Réage, aux désirs de tous les hommes, le convertisseur Rediger habitant, rue des Arènes, la villa de Paulhan, à qui Pauline Réage a dédié un sordide récit de soumission sexuelle, Histoire d’O. Enfin, c’est aussi la soumission aux lois de l’espèce, que le narrateur accepte dans le dernier chapitre du roman, quand il évoque, au conditionnel, sa conversion à l’islam, qui lui apportera richesse, confort, existence de nanti et qui amènera dans son lit jeunes filles à peine pubère, adolescentes et femmes mûres. Certes, les raisons de cette conversion apparaîtront dérisoires aux lecteurs sensés, mais le monde de Houellebecq est régi par des lois encore plus folles que le nôtre.

Jean-Gérard Lapacherie

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