La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Nos langues au chat »

Parler plusieurs langues

François Grosjean, Parler plusieurs languesLe monde des bilingues, Albin Michel, 243 p., 19 €.

Suffit-il d’être empli de bienveillance envers son sujet pour en bien parler ? Contrairement à ce que nous pourrions de prime abord imaginer, la bienveillance, tout du moins une sorte de neutralité bienveillante est nécessaire au savant, au biographe envers son sujet. Envers et contre tout, serions-nous tenter d’ajouter. L’intérêt suppose une forme sinon d’amour, du moins d’attrait, cet attrait serait-il au départ malsain. Il est donc naturel que François Grosjean, suisse, linguiste et spécialiste du bilinguisme ne cache guère l’amour grand-paternel dont il entoure le traitement tout d’abord et pour ainsi dire technique des pratiquants bilingues ou multilingues. De fait, l’abondance des données en la matière devrait le conduire à ne pouvoir prêcher que des convaincus. Même le classique de l’éducation, J’élève mon enfant de Laurence Pernoud (éditions Pierre Horay), évoluant notablement, lui aussi répand dans sa dernière édition les bienfaits de l’instruction et de l’éducation bilingues lorsque un ou deux parents parlent, voire pensent en deux langues. La partie scientifique de l’ouvrage de notre spécialiste est convaincante : les deux langues d’un enfant bilingue, complémentaires l’une de l’autre – mais, d’une complémentarité s’opérant avec toutes les variables possibles, quantitativement et qualitativement, dans le temps et l’espace parcourus tout au long de la vie de cet être bi ou multilingue – en font plus que l’addition en une seule personne de deux individus pratiquant chacun (au reste plus ou moins bien, voire avec un accent plus ou moins prononcé qui ne désigne cependant pas un tropisme envers une langue première d’ailleurs possiblement indéterminable) une langue différente. Non, il convient d’avoir une approche holiste du jeune être sur le berceau duquel l’effet des langues s’est penché dès la naissance.

Si l’un des deux conjoints ne pratique pas couramment une langue différente de l’autre parent, à vous lecteurs de vous payer – et de payer à vos rejetons – une jeune fille au pair britannique, ou issue de la civilisation et de la langue espagnoles, ou lusophones ; on n’ose écrire : ou autre encore. (Le batave est moins conseillé, sa culture étant vraiment très étrangère et difficilement assimilable par un latin). Leurs futurs entreprises, professionnelles, maritales, matrimoniales n’en auront que plus de chances de prospérer. Même pourront-ils pratiquer une sorte d’entrisme universel, autre nom l’avons-nous sous-entendu à l’instant, d’intéressantes conquêtes économiques et affectives. Les services monnaieront-ils aussi leurs compétences, psychologiques (bien parler une langue, c’est en penser du bien) et pas simplement linguales.

Doit-on pour autant glisser sans réserves de l’apologie du bi ou multilinguisme (avec tout ce qu’il entraîne en soi de bénéfices à la fois pour soi et pour la société d’origine) du pratiquant à celle du bi ou du multiculturalisme qu’il induirait chez la personne comme s’y laisse entraîner semble-t-il de bonne foi (c’est-à-dire sans visée idéologique) François Grosjean ?

Les fondements d’une hypothétique réponse s’extraient de bien des matières, et pas seulement la matière politique. Patience et langueurs de temps font mieux que force ni que rage : pour bien répondre, il nous faudrait en premier lieu – ce qu’en l’état nous ne pouvons – savoir la langue du conjoint indissoluble de l’espace et du territoire, il nous faudrait connaître la langue du temps.

Hubert de Champris

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