La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « La chrétienté comme imam caché du catholicisme »

La chrétienté dans l'histoire

Académie catholique de France, La chrétienté dans l’histoire – Une notion mouvante, préface de Philippe Capelle-Dumont, postface de Jean-Robert Armogathe, Collège des Bernardins-Parole et Silence, 213 p., 18 €.

Avant même de comprendre, il importe d’ «imager juste». Au reste, l’imagination, certes à l’occasion ‘‘maîtresse d’erreurs et de faussetés’’, ‘‘folle du logis’’ ainsi que l’estimaient Pascal et Malebranche, n’en demeure pas moins le vecteur voire le sas du plein entendement. Le rêve, l’imaginaire, la lucide intelligence des choses empruntent la même autoroute. Celle-ci, il nous faut, millimètre après millimètre, l’élargir et que chacun fasse de son être le moteur d’une course illimitée. Ces contributions universitaires et complémentaires à un colloque consacré à la ‘‘chrétienté’’ nous aident ainsi à regarder presque avec netteté dans le rétroviseur de l’histoire médiévale et moderne tout en conservant un œil sur l’autoroute traversant, du moins pour le moment, la Beauce étale de la post-modernité.

La notion de chrétienté doit se corréler au premier chef à un Moyen-Âge occidental dont on sait, après Duby et Le Goff, que ce ne peut qu’être à la suite d’une radicale méconnaissance des époques qu’il recouvre que, pendant longtemps, l’historiographie et la mentalité de la modernité tardive, se sont cru autorisé à l’associer à un blâmable obscurantisme. Or, ces siècles furent au contraire emprunts d’une grande clarté. On y a vécu ‘‘réchauffé’’ grâce à une augmentation moyenne générale de la température ; le Groenland était presque vert. Mais cette lumière – qui nous semble avec le recul comme déjà s’inscrire quelques six siècles auparavant en faux contre celles  qu’un Léo Strauss devait qualifier de ‘‘noires’’ – ne provenait pas seulement d’un soleil rehaussé. Selon la fameuse image – et à l’instar des immeubles haussmaniens au Second Empire, la pierre était claire : ‘‘un blanc manteau d’églises’’ revêtait non seulement les campagnes mais ce qui allait devenir les bourgs. Les églises et les cathédrales, de leurs murs, boiseries et statues intérieurs coloriés reflétaient dans leurs espaces clos la tempérance et l’intransigeance mêlées qu’à l’extérieur véhiculaient la doctrine et son climat. Car la première singularité de la notion de chrétienté n’est sans doute que la prédominance du singulier sur le pluriel. Si bien qu’on peut dire que la chrétienté consiste tout simplement en la superposition en un même temps et sur un même espace des diverses strates (mœurs, coutumes, langues, croyances etc ) composant une civilisation substantielle dont l’étirement d’une seule maille peut entraîner le détricotage de toutes les autres. La chrétienté n’est donc rien d’autre qu’une civilisation chrétienne géographiquement et spirituellement désignée d’un vocable la subsumant avec une arrogance et une fragilité mêlées. Elle est, aussi, une civilisation si incontestée et si évidente pour ceux qui vivent sous sa douce et ferme emprise qu’elle n’a pas besoin d’être désignée, définie. On sait maintenant – le philosophe Pierre Magnard le rappelait encore il y a peu – que la liturgie est en son essence, en son étymologique inconscient la chose du peuple puisqu’elle est la partie de la messe que les fidèles peuvent en quelque sorte verbalement s’approprier (en résonance avec les phases spécifiquement sacramentelles, du ressort du clergé). La chrétienté peut donc se comprendre comme un ensemble civilisationnel animé d’une liturgie qui se déclinerait à toutes les heures du jour et de la nuit. Liée par nature à un espace et à un temps (mus par leur volonté/leur instinct de perpétuation), la chrétienté trouve son pendant dans le Dar es salam (la Maison de l’Islam) que, comme toute religion/civilisation, veut étendre la religion mahométane. Elle a tendance à s’identifier à la sainte Russie dans l’orthodoxie. En tous cas, nonobstant sa diplomatie obligée, elle ne peut que s’irriter de tous ferments d’hétérodoxie doctrinale. Si bien que nous amenderons quelque peu certains termes de l’intelligente synthèse qu’Armogathe fait de ces riches contributions : parce qu’elle est tout à la fois un concept, une notion et un mythe qui jouent effectivement le « rôle de marqueur idéologique dans l’histoire de l’Occident », la chrétienté ne peut être considérée, nominalisment parlant, comme un simple « mot ». Elle a été une réalité. Politiquement parlant (pour le moins), et relativement au temps présent, il reste à établir s’il peut demeurer des réalités cachées opérantes.

Hubert de Champris

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