« Le dernier des gaullistes », par Jean-Gérard Lapacherie

Le suicide français

Eric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014, 538 pages, 22 € 90.

Ce livre est composé de trois grandes parties, à savoir : « 1970-1983, l’histoire n’est pas notre code » ; « 1984-1992, servons la bonne cause et servons-nous » ; « 1993-2008, les pères ont mangé des raisons trop verts ; les dents des enfants ont été agacées ». Une introduction dans laquelle la thèse est exposée et une conclusion (« La France se meurt, la France est morte ») encadrent quatre-vingts entrées qui se succèdent dans un ordre chronologique. La première, datée du 9 novembre 1970, a pour titre « La mort du Père de la nation » (Charles De Gaulle) ; la dernière du 13 décembre 2007 : « Voir Lisbonne et mourir » – à Lisbonne, par le biais d’un traité « approuvé » à l’unanimité, ayant été ressuscitée la constitution rejetée par référendum en 2005. Le livre traite donc de quarante ans de l’histoire de France résumés par le titre Le Suicide français et le bandeau qui orne la couverture du livre, Quarante ans qui ont défait la France, parodie de la formule célèbre « les quarante rois qui ont fait la France ». Ce qui a été construit en un millénaire et demi a été déconstruit en quarante ans – ce dont on peut conclure qu’il est plus facile d’être nihiliste que d’agir pour le bien commun.

Le Suicide français est un essai historique, genre mixte qui relève de l’histoire (y sont établis les événements et la signification dont ils sont porteurs) et de l’histoire culturelle, tels les films (Dupont-Lajoie, Les Valseuses ou Au revoir, les enfants), les livres (ceux de Paxton ou L’Idéologie française de B-H Lévy), les chansonnettes (« Né quelque part », « On n’a plus le droit ni d’avoir faim, ni… », « Lily »), la sitcom Hélène et les garçons, des « événements » sociétaux, tels le mariage parodique de Le Luron et de Coluche, la Coupe du Monde de football de 1998 ou l’arrêt Bosman de 1995, la création des Restos du Cœur, etc., les états d’âme des magnats du show-biz, du fric et de l’événementiel (Balavoine, Coluche, BHL, Bové, Schweitzer, Trichet). La thèse est dans le titre. Les soixante-huitards n’ont pas accédé au pouvoir, mais ils ont gagné, parce qu’ils étaient la « société » et qu’ils ont abattu l’Etat, dont ils avaient fait leur ennemi. L’Etat a été vaincu par un agrégat d’individus mus par leurs seuls désirs, instinct sexuel, cupidité, envie de posséder : d’où la collusion des libéraux (désir de richesse) et des libertaires (désir d’être soi-même aux dépens de tous les autres). Ce fut la mort de la France, nation par la volonté d’un Etat…

L’histoire est un récit « vectorisé » qui a une (ou des) signification(s) et une direction. Même les historiens modernes, ceux des Annales par exemple, proposent de grandes narrations, qu’ils dissimulent derrière la science ou l’objectivité des cartulaires, champarts, mercuriales, diagrammes de prix et de salaires, structures économiques, classes sociales, etc. Entre 1970 et 2012 ont eu lieu sept élections présidentielles et autant d’élections législatives. Quasiment à chaque élection, le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif ont changé, passant de la « droite » libérale, alliée au centre, à la gauche socialiste alliée à l’extrême-gauche, ou inversement, c’est-à-dire à toutes les positions possibles, le souverainisme exclu, de l’éventail politique français. Pourtant, aucune entrée du Suicide français n’est consacrée à ces changements politiques.  En 2012, un seul et même parti détenait le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif (Assemblée nationale et Sénat), le pouvoir judiciaire et le soutien bienveillant de l’appareil judiciaire, les pouvoirs locaux (Régions, Conseils généraux, grandes villes), le pouvoir médiatique et il contrôlait les groupes de pression intellectuels et associatifs, ce qui ne s’est jamais vu à un tel degré en France, sauf peut-être sous l’Ancien Régime. Or, aucune entrée n’est consacrée ni à ces élections, ni à cette forme inédite de totalitarisme, tout cela n’ayant aucune influence sur le cours des choses. L’écume électorale est sans effet, sinon de hâter ou d’arrêter des carrières dans l’appareil d’Etat ou ce qu’il en reste. Car, les significations sont ailleurs. La « politique » n’est plus qu’un « castelet » de marionnettes sur la scène duquel des pantins gesticulent de leur mieux pour saisir un peu de cette mousse médiatique qu’ils tiennent pour l’onction suprême. L’histoire se fait ailleurs. Les politiciens croient pouvoir agir sur les choses. Il n’en est rien. Les choses leur échappent, même les lois. Ils accompagnent le changement, comme une infirmière accompagne un malade à l’agonie. Il ne leur est même pas demandé de l’avaliser. Ils n’ont pas d’autre alternative que de se soumettre ou de disparaître, la souveraineté s’étant enfuie de France et réfugiée ailleurs, à Bruxelles (Commission de l’UE), à Francfort (BCE), à Washington (FMI et Banque mondiale), à Genève (OMC), bientôt à Shanghai et à Pékin. Le titre d’une entrée « 21 mars 1983, le passage de la lumière à l’ombre » parodie la phrase de Lang pour qui l’élection de Mitterrand aurait allumé la lumière (de « gauche ») et éteint l’obscurantisme (de « droite »). Aucune entrée n’est consacrée au 10 mai 1981. L’histoire ne s’est pas faite ce jour-là, mais le 21 mars 1983, quand la « gauche » a avalisé la fin de la souveraineté française pour enchaîner la France (et le monde par le « consensus de Paris ») au marché unique, à la globalisation, à la disparition des frontières, au multiculturalisme, au communautarisme. Le 21 mars 1983, l’Histoire est passée, alors que l’éphéméride de l’histoire de France est restée muette le 10 mai 1981. Ce qui a fait l’histoire, ce ne sont pas des élections, mais des événements, oubliés ou dissimulés : en 1971, l’instauration du gouvernement des juges ; en 1973, l’Etat ne peut plus se financer à la Banque de France ; en 1983, le « consensus de Paris » (Delors, Camdessus, Lamy, Peyrelevade, Lagayette, Naouri, Bérégovoy) met en place la « globalisation » dans le monde entier ; puis c’est l’Acte unique, le regroupement familial, l’immigration de peuplement ou de remplacement, etc. A l’instar de Marx, dans La Lutte des classes en France en 1850, ou de Jean-Paul Aron, dans Les Modernes, Eric Zemmour dévoile les rapports de force, analyse les dynamiques à l’œuvre, met au jour ce qui aurait dû rester caché et, ce faisant, il rend la vue aux aveugles. Mais, hélas, il y a des puissants qui ne veulent même pas que les Français recouvrent la vue d’un œil. On l’a compris, cet essai est jubilatoire, plein d’allégresse et d’ironie – surtout de l’ironie de l’histoire –, car Zemmour se rit de ceux qui déplorent les effets de ce dont ils chérissent les causes. Les politiciens, les « idéologues », les journaleux, les cultureux, etc. sont mis à nu. Sous couvert de tolérance, ils se transforment en adorateurs du capitalisme sauvage, qui n’a pas d’autre loi que son « bon plaisir », en zélateurs d’un nouvel ordre moral, plus rigide que celui qu’ils disent qu’ils combattent, en allumés de la déconstruction…

La haine qui se déverse sur Eric Zemmour, venant de ceux qui n’ont pas lu son livre et se contentent de quelques mots (Pétain, Hélène, islam), et le mépris que les soi-disant historiens lui vouent s’expliquent clairement. L’histoire est écrite par les vainqueurs, ce qui est d’autant plus facile en France que les vainqueurs ont à leur disposition des armées de fonctionnaires soucieux de leur avancement et d’intellectuels organiques vivant de prébendes. Or Zemmour raconte l’histoire du point de vue des vaincus : l’Etat, l’intérêt général, le bien public, la France, la nation. Tel est son crime : rendre compte des quarante dernières années de notre histoire, en adoptant le point de vue des vaincus. Et ce crime de lèse-majesté est impardonnable. Les chiens de garde des médias ont réussi à faire taire le seul journaliste qui pense, qui travaille et qui a tout lu, même les ouvrages en anglais dont la traduction est interdite en France. Un ministre a appelé à manifester contre lui, un autre ministre a recommandé aux Français de ne pas lire son livre, Hollande aurait exigé que la chaîne I-télé, c’est-à-dire Canal +, le fasse taire. Ce médiocre politicien du canton de Tulle ne serait rien sans les institutions forgées par De Gaulle. Et ce petit roquet, ironie de l’histoire, fait chasser de la télévision le dernier des gaullistes !

 Jean-Gérard Lapacherie

3 thoughts on “« Le dernier des gaullistes », par Jean-Gérard Lapacherie”

  1. Éric Guéguen says:

    Bonjour à vous, Jean-Gérard.

    La semaine prochaine sortira le nouveau roman de Houellebecq, et on n’a pas fini d’en parler.
    À côté, je pense que Zemmour va faire figure de modéré concernant l’islam. D’autant plus qu’à l’oral, Zemmour argumente, qu’on le veuille ou non. Houellebecq, lui, inquiète :
    http://www.lepoint.fr/culture/houellebecq-va-faire-une-peur-bleue-a-la-france-29-12-2014-1892779_3.php
    Le Point parle d’une peur bleue, attendons-nous plutôt à une peur verte.

    Bonnes fêtes de fin d’année.
    EG

    1. Éric Guéguen says:

      Peur verte… Je ne pensais malheureusement pas si bien dire…

  2. Roland Gérard says:

    Critique dithyrambrique du livre d’Eric Zemmour.
    JGL je vous remercie.
    Rogemi

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