La chronique anachronique d’Hubert de Champris : « Un amour sans amateurisme »

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust

Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Plon/Grasset, 737 p., 24,50 €.

A brûle-pourpoint, faisons le point – rien qu’un pitch comme dirait Ardisson – sur le maître romanesque du XXème et des VIème, VIIème, VIIIème, IXème, XVIème et XVIIème arrondissements parisiens.

Son style, son fameux style : à première vue, et après s’être essayé avec Jean Santeuil, Proust ne découvre qu’en cours de route, qu’au gré de sa rédaction (sa création studieuse et ardente) le style définitif d’une écriture en bien meuble. C’est ainsi au fur et à démesure de la rédaction de la Recherche qu’il s’initie lui-même. Proust, c’est en premier lieu un diagnostic psychologique à chaque phrase. Toujours fait-on grand cas de son style. Mais, ce qui constitue la force, la profondeur, le génie de cette œuvre est que ce style est la forme de l’expression d’un jugement psychologique et esthétique très vaste et très précis à la fois. « Proust ne se trompe jamais. » (Jean-Yves Tadié). Or, tel l’oncle Ben’s, c’est sur des centaines de pages qu’on ne le colle jamais, qu’on ne peut le prendre en défaut : jamais il ne faillit dans la véracité de son appréciation ou de sa dépréciation. Marcel Proust dit les choses, sur l’israëlisme mental, sur les mœurs particulières tout en noyant le poisson, honorant en cela le b.a.ba de la civilisation qui est de se cacher derrière son petit doigt.

Avec ce dictionnaire distillant une vulgarisation de bon aloi sans jamais être vulgaire, Jean-Paul Enthoven, extraverti secret, nous concocte avec son fils de merveilleuses entrées, Marcel Proust leur fournissant les ingrédients d’une cuisine universelle qu’ils touilleront, personnaliseront en respectant bien entendu (ce qui suppose certes d’être fine gueule mais aussi intelligent) l’authenticité des produits. A contes d’auteurs, les deux père et compère ont donc trouvé là un sujet qui se laisse faire sans pour autant jamais renoncer à sa domination et sur lequel ils puissent exercer leur verve érudite.

Scorpionité oblige, c’est dans les eaux glauques de la post- modernité que le fils puise sa science[1], ce qui donne lieu à quelques faux-sens, à des impropriétés de langage, comme parler d’homophobie, alors qu’à tout prendre, si l’on dire, il aurait fallu, pour traiter de la chose dans le texte de Proust, employer les termes d’homoscepticisme ou d’homocriticisme.

En somme, la chouquette est pour Raphaël, sombre homme du Nord social et politique, la madeleine des temps modernes ; nous, restons fidèle à cette dernière, et au père, qui, de l’art de Proust comme à l’accoutumée nous parle clairement en langue docte. Il applique à son herméneutique cette donnée fondamentale de toute critique qui se respecte (et on peut en croire Paul Valéry) :

  • « L’esthétique [le jugement critique qui est de droit aussi un jugement esthétique], c’est de l’esthésique. »

D’où il ressort que l’intelligence, c’est l’empathie lorsqu’elle ne s’applique pas aux personnes. Des deux constamment Proust fit preuve et l’éditeur s’astreint à y atteindre en se rapprochant le plus possible de son sujet, en le travaillant au corps comme on le ferait d’une jeune fille douteuse, en s’y colletant car ‘‘Proust a raison tant que l’écart subsiste, la tâche n’est pas achevée’’(Philippe Muray, La gloire de Rubens, Les Belles Lettres, p. 106).

Cerise sur le gâteau, on a même droit dans ce dictionnaire à une entrée sans matière. Une petite metanoïa, rien que cela, eût été de bon aloi pour traiter de l’astrologie en regard de Proust…il y avait tant de choses à écrire, une vaste bibliographie et toute une science en devenir. Car les objections tombent à plat. Il y a belle lurette qu’on y a répondu et que, simple exemple, on a remplacé la causalité par la synchronicité. Proust est en profonde affinité avec l’objet même de l’art astral puisque en son cœur et en son œuvre microcosme et macrocosme avec magnificence entrent en résonance : « Le Marcel de La Recherche est plus Proust que Proust » (Javier Cercas, Libération, 21mars 2013, p. VI).

On a toujours besoin de Lagarde et Michard. Mais on peut aussi, et pas seulement pour le plaisir, s’autoriser du duo des Enthoven.

C’est dans un exercice de critique constructive, pour mieux nous permettre d’en entendre les sons et pour reprendre l’expression d’un Cioran que, sous le vernis d’un dictionnaire à l’amour très cérébral, Jean-Paul Enthoven nous offre de Proust un subtil Précis de décomposition.

Hubert de Champris

[1] cf. Lettres à Shakespeare, sous la direction de Dominique Goy-Blanquet, éd. Thierry Marchaisse.

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