La chronique anachronique d’Hubert de Champris « La science comme contresens »

Feyerabend

Paul K. Feyerabend, Philosophie de la nature, Le Seuil et La Tyrannie de la science, Le Seuil.

Nous nous en doutions déjà : non seulement nos bons professeurs de philo avaient toute leur raison, mais ils avaient sans doute raison. Il y a autant de vérités véhiculées chez Anaximène, Anaximandre, Anaxagore, Héraclite, Parménide, chez tous les présocratiques que chez nos philosophes contemporains. Autant ? Que disions-nous là ! Bien plus ! Et, au reste, ce n’est probablement pas le nombre de vérités contenues ou induites dans ces pré-systèmes que le cadre de pensée, le paradigme lui-même dans lesquelles elles s’insèrent qui s’avère d’une toute autre qualité, d’une robustesse, d’une viabilité, d’une fiabilité bien supérieures au contexte scientifique contraignant au sein du duquel s’inscrivent de nos jours toutes les allégations à prétention véridique.

Ce serait donc la science occidentale qui nous mystifierait alors que, sous leur dehors allégoriques, fantasmagoriques, mystagoriques, les pensées s’exprimant sous le mode du mythe détiennent un potentiel explicatif – et curatif – beaucoup plus dense et efficace que l’orgueilleux discours post-socratique dont ce Francis Bacon dont nous parlions l’autre jour a été l’un des nombreux hérauts.

Avec les arts (et sans doute les Beaux-Arts, jusqu’au pré-impressionnisme au moins, soit la première moitié du XIXème siècle), la pensée mythique – à tort perçue comme une gestation un peu honteuse d’une Raison plus tard adorée par Hegel – doit s’analyser a minima comme une prothèse de toute éternité indispensable à la prospérité de la science moderne tandis qu’au contraire, le mythos d’avant le Logos lui, de droit dit toujours la vérité et peut très bien se dispenser de tous commentaires. Le mythe est le système parfait : à l’encontre de la démonstration de Kurt Gödel conduisant à une nécessaire interdisciplinarité des systèmes explicatifs entre eux en vue de leur validation, tout mythe peut se reposer sur ses deux lauriers comme dirait ma concierge. Il est auto-suffisant, et c’est une vue de l’esprit moderne (et plus encore de celui qui préside à notre Modernité Tardive) que de croire à une explication supérieure, sorte de juge-savant omniscient qui aurait le dernier mot et sans lequel, toute prétention à dire ou à dévoiler le vrai, le bien, le beau demeurerait irrémédiablement lacunaire.

Feyerabend comprend tout à fait la science actuelle : il la comprime, lui dit son fait et qu’elle commence à dépasser les bornes. A l’heure de nos transhumanistes (cf. un Laurent Alexandre) – qui, en bonne logique, ne vont pas manquer de sombrer dans l’infra-humanisme – et en une époque qui se fait gloire de ne pas tenir compte des avertissements  des penseurs de la technique comme Ellul[1], Dupuy, Virilio ou, même, René Girard, les écrits méconnus de ce philosophe pertinent dans son impertinence décédé en 1994 doivent, le cas échéant, nous faire passer de la pensée au rêve, de l’atlantisme politique et doctrinaire à la Méditerranée. Méditons.

Hubert de Champris

[1] L’œuvre de Jacques Ellul est très accessible aux éditions de la Table Ronde, lesquelles se proposent de rééditer, toujours en poche, les œuvres de Pierre Magnard, qui, via son commentaire de Pascal et des humanistes du Moyen-Âge et de la Renaissance, apportent de l’eau au moulin de Paul K. Feyerabend.

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