« 1939-2014 : il y a 75 ans, la fin de la guerre d’Espagne », par Sylvain Pérignon

juillet 27, 2014 dans Nos textes, Vidéos, textes et ouvrages par admin

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« Han pasado » clamaient ceux des madrilènes qui saluaient l’entrée victorieuse des  soldats de Franco dans Madrid le 28 mars 1939. Soixante quinze ans après, « No pasaran » reste l’un des cris de guerre de la gauche radicale.

C’est que la guerre d’Espagne n’est pas finie. Elle ne se terminera que lorsque l’idéologie progressiste aura imposé la seule vision de la guerre civile espagnole qu’elle autorise, celle d’une poignée de généraux félons qui, soutenus par Hitler et Mussolini, assassinent une jeune République qui emmenait l’Espagne vers des horizons radieux.

On n’aura pas ici la prétention de rajouter quoique ce soit aux milliers d’écrits parus sur la guerre d’Espagne. Mais il est désolant de voir que les progrès d’une historiographie plus objective[1], remettant à leur juste place tant les grossières propagandes communistes que l’hagiographie franquiste, n’ont aucun impact sur la légende dorée de la seconde République espagnole et sur l’instrumentalisation de la guerre civile au service de visées politiciennes.

Le franquisme ne s’est pas effondré dans la violence et l’apocalypse, en dépit des extrémistes de tout bord qui, à la mort de Franco, auraient bien joué la politique du pire. La « transition démocratique » s’opéra de 1974, avec le décret-loi autorisant les associations politiques, à 1978, année de la ratification par référendum de la nouvelle Constitution. Le plus bel héritage du franquisme fut le choix de transmettre le pouvoir à Juan Carlos, qui devint roi de tous les espagnols et sut créer un consensus entre les fils des vainqueurs et les fils des vaincus pour tourner la page des haines fratricides. La loi d’amnistie du 15 octobre 1977, loi de pardon réciproque adoptée par la quasi-totalité de la classe politique, fut le symbole de la transition démocratique et ne fut pas remise en cause par les gouvernements socialistes de Felipe Gonzalez. Santiago Carrillo, secrétaire général du Parti communiste espagnol, s’engagea en faveur de la loi d’amnistie. Il n’eut pas à le regretter car le juge Baltazar Garzón se fonda sur cette loi pour rejeter, en 1998, une plainte dirigée contre lui, accusé de responsabilités dans les massacres de Paracuellos de Jarama. Il s’agit d’une tuerie de masse  de plusieurs milliers de prisonniers politiques, méthodiquement planifiée par les autorités républicaines en novembre 1936.

Dix ans plus tard, saisi par des associations de victimes du franquisme, le même juge Garzón se déclarait  compétent  et écartait la même loi de 1977 par une construction juridique baroque s’appuyant sur les notions de génocide et de crime contre l’humanité. L’Audience nationale stoppa net cette instruction. Mais le vent avait tourné et les petits fils des vaincus, derrière des motifs honorables tels le souci de donner une sépulture décente aux disparus, voulaient la réécriture judiciaire de l’histoire et dénonçaient la loi d’amnistie comme une loi d’amnésie et d’impunité, lâchement concédée au camp des vainqueurs.

Déjà, une invraisemblable « recommandation » n° 1736 adoptée par le Conseil de l’Europe le 17 mars 2006, « condamnait avec fermeté les multiples et graves violations des droits de l’homme commises en Espagne par le régime franquiste de 1939 à 1975 » et invitait instamment le Gouvernement espagnol  à condamner « les crimes de la dictature de Franco », en faisant totalement fi de la voie choisie trente ans auparavant par le peuple espagnol lors de la transition démocratique .

Le gouvernement socialiste de Zapatero s’empressa de rouvrir la boite de Pandore, et la loi sur la mémoire historique adoptée le 31 octobre 2007 réalise implicitement une réécriture unilatérale et sectaire de l’histoire.

L’enjeu est de taille. Il s’agit de représenter la démocratie espagnole non pas comme le fruit de la transition démocratique et de la constitution de 1978, mais comme l’héritière directe de la seconde République dont la gauche reprendrait le flambeau après 40 ans d’oppression franquiste et 30 ans de domination néo-franquiste, alors que la droite espagnole resterait à jamais marquée du sceau de l’infamie originelle.

Mais de quelle République se prévaut la gauche espagnole ?  Celle du ministre, puis président de la République, Manuel Azaña, déclarant devant les Cortès que « L’Espagne a cessé d’être catholique », cependant que la police avait l’ordre de ne pas réagir aux incendies d’églises et de couvents ? Celle du leader socialiste, Largo Caballero, se gobergeant d’être appelé le « Lénine espagnol » et affirmant qu’ « en cas de victoire des droites aux élections, nous devrons nécessairement en venir à la guerre civile ouverte » ? Celle de la députée du PSOE, Margarita Nelken, déclarant : « Nous voulons une révolution, mais ce n’est pas la révolution russe qui peut nous servir de modèle, car ce qu’il nous faut, ce sont des flammes gigantesques que l’on puisse voir du monde entier, et des vagues de sang qui teintent les mers de rouge » ?

Un célèbre poème d’Antonio Machado évoque l’Espagne de la tradition : « Petit Espagnol, toi qui vient au monde, que Dieu te garde. Une des deux Espagne te glacera le cœur ». On conviendra que l’autre Espagne n’était pas en reste. La seconde République est morte en 1934, poignardée par la gauche qui refusa d’accepter la victoire de la droite lors des élections de 1933 et fomenta une insurrection qui échoua à Madrid et Barcelone, mais aboutit à la « Commune des Asturies » et à la proclamation de la « République socialiste Asturienne »  dotée d’une « armée rouge » de 30 000 mineurs et ouvriers. Le gouvernement républicain supplia Franco de rétablir l’ordre. La répression fut terrible pour les insurgés asturiens, mais les dirigeants socialistes s’en tirèrent sans trop de dommages.

Le mal était fait, c’est-à-dire que deux Espagne se préparaient désormais à l’affrontement, ne croyant plus à une quelconque légalité démocratique et constitutionnelle. Emeutes, grèves, meurtres, attentats, incendies formaient la toile de fond de cette marche à l’abîme. Les Cortès n’étaient plus qu’un lieu d’invective et de menaces de mort. L’assassinat du député de droite, José Calvo Sotelo, par des asaltos, gardes prétoriens du régime républicain, fut l’élément déclencheur d’une guerre civile que certains redoutaient mais que beaucoup, à droite comme à gauche, espéraient.

Il n’est pire drame que la guerre civile, si ce n’est de la perdre. La haine et la peur se nourrissant l’une l’autre, chaque camp rivalisa de violence et de cruauté. Si la compassion va naturellement aux vaincus, elle ne saurait faire oublier les responsabilités de la gauche espagnole dans cette catastrophe collective.

Et Franco? Est-il le nabot sanguinaire et inculte, l’homme sans qualités, le piètre stratège, le dictateur cruel, ridicule et médiocre qu’ont dépeints des générations de propagandistes et de romanciers engagés, ayant d’ailleurs beau jeu de railler un culte de la personnalité que cet homme sans prestance physique et sans éloquence ne découragea pas.

Comme le procès de Franco est toujours instruit à charge, il est équitable de rappeler quelques vérités.

Franco a dupé Hitler et fit renforcer les fortifications des régions pyrénéennes pour lui faire comprendre que le prix à payer serait très cher si les troupes allemandes violaient la souveraineté espagnole et tentaient de déferler sur Gibraltar et l’Afrique du Nord. Cette fermeté fut une contribution à la victoire des Alliés dont Churchill reconnu toute l’importance.

Franco n’a pas instauré un régime fasciste. Il laissa les volontaires de la Division Azul rendre aux russes la visite que ceux-ci avaient faite en Espagne en 1936. Mais il prit soin de contrôler, voire d’étouffer, la Phalange et joua jusqu’au bout un subtil jeu de balance et d’équilibre entre phalangistes, monarchistes et technocrates de sensibilité sociale et chrétienne. A la dictature militaire de l’immédiat après guerre civile succéda un national-catholicisme dont le caractère autoritaire s’atténua de plus en plus au fil des années. Soljenitsyne fit remarquer aux Espagnols, lors d’un entretien diffusé le 20 mars 1976 par la Radiotélévision espagnole qu’ils bénéficiaient de droits et libertés inconnues en Union soviétique : « Vos progressistes appellent dictature le régime politique en vigueur en Espagne… Savez-vous ce que c’est qu’une dictature ? Connaissez-vous ce que recèle ce mot ? Oui, savez-vous bien ce qu’est une dictature ? ». Les réactions de la gauche furent hystériques,  l’écrivain Juan Benet  déclarant sobrement que « tant qu’il existera des gens comme Alexandre Soljenitsyne, les camps de concentration subsisteront et doivent substituer ».

Après l’écrasement des anarchistes et des « hitléro-trotskistes » par les communistes en 1937, il était clair que la République était entièrement contrôlée par le Komintern et le NKVD et que l’instauration d’une « démocratie populaire » était le véritable but de guerre des communistes. La République qui perdit la guerre, celle du gouvernement de Juan Negrin, était engagée sur cette voie, et seule la victoire des nationalistes empêcha le basculement sans retour de l’Espagne dans le giron stalinien. Une grande majorité des Espagnols en fut reconnaissant à Franco, dont la longévité politique ne saurait s’expliquer par la seule répression, si excessive qu’elle ait été.

Franco a été à la fois la  punition et la chance de l’Espagne. De Gaulle ne s’y est pas trompé, qui lui rendit visite le 8 juin 1970 et confia à Michel Droit avoir dit à Franco : « Au bout du compte, vous avez été positif pour l’Espagne ».

Han pasado ! Ils ont passés ! On aura beau éradiquer les symboles franquistes dans l’espace public, déboulonner les statues de Franco et faire de « El Valle de los Caidos » un musée de la repentance, aucune loi mémorielle ne pourra gommer l’histoire.

On ne demandera pas la béatification de Francisco Franco y Bahamonde, Caudillo de Espana por la Gracia de Dios. Mais un homme qui a floué Hitler et vaincu Staline peut-il être entièrement mauvais ?

Sylvain Pérignon

[1] On citera notamment les travaux de Stanley Payne (La Guerre d’Espagne. L’histoire face à la confusion mémorielle), de Bartolomé Bennassar (La Guerre d’Espagne et ses lendemains), d’Arnaud Imatz (La Guerre d’Espagne revisitée) et les réflexions de Michel del Castillo (Le Temps de Franco). Les ouvrages du « révisionniste » Luis Pio Moa, infatigable pourfendeur des mythes et mensonges de la guerre d’Espagne, n’ont jamais fait l’objet d’une traduction en langue française (en particulier, Los orígenes de la Guerra Civil española et Los Mitos de la Guerra Civil) ; il est permis de se demander pourquoi.